Enrique Salvador, les vies d’après du « petit Espingouin »

France, Perpignan, 2021-11-09. Illustration, Enrique Salvador. Photograph by Arnaud Le Vu / Hans Lucas.
France, Perpignan, 2021-11-09. Illustration, Enrique Salvador. Photographie de Arnaud Le Vu / Hans Lucas.

Fils de réfugiés espagnols, exposé dès son enfance et durant son adolescence aux sarcasmes et aux propos racistes de son entourage, Enrique Salvador a longtemps éprouvé un sentiment entremêlé de honte et de colère. Un opprobre lié à sa condition de « sale merdeux d’Espingouin » dixit ses chansons. « À son appartenance à ces gens de peu, corvéables à merci, qui baragouinent un mauvais français, qu’on regarde de haut ; ces vaincus, ces rouges, considérés avec mépris par les « bien-pensants » ».

Tout ce mal-être va provoquer chez Enrique Salvador né sur le sol français, un rejet de ses origines espagnoles ; allant jusqu’au rejet même de la langue espagnole. Et « à cela s’ajoute le lourd silence de ma mère, dû aux souffrances et aux humiliations qu’elle a vécues et qui ont engendré, chez cette femme andalouse et fière, un repli sur soi. »

♦ Alors l’Art fut la planche de salut mais aussi l’exutoire du jeune Enrique devenu adulte

Des Beaux-Arts de Perpignan à son tout dernier spectacle musical, l’homme et l’artiste ont cheminé côte à côte. Des années plus tard, ses racines espagnoles seront devenues une richesse ; et sa différence un atout.
Enrique Salvador interprétera « Il était une fois la Retirada » au Cinéma Casino d’Amélie les Bains ce samedi 19 novembre (15h30). Une évocation poético-musicale et autobiographique du destin de ces femmes et hommes face à la barbarie de la guerre.

Des tableaux tantôt chantés tantôt parlés où le chanteur-conteur se glisse à nouveau dans la peau du petit garçon.
Une transmission intergénérationnelle puisque l’artiste tourne depuis 2 ans dans les établissements scolaires des Pyrénées-Orientales à la rencontre du jeune public ; pour qu’il puisse « s’armer à son tour, contre toutes les formes d’humiliations, de discriminations, d’injustices et se construire en tant qu’homme libre et bien dans sa peau.« 

♦ Vivre son enfance à travers le regard des autres et celui porté sur votre propre mère

« Ce qui fut très difficile en tant qu’enfant, c’est le regard que portaient les autres sur moi, sur cet enfant. Dans les gens, on perçoit – d’une façon assez instinctive – les gestes, les regards, les attitudes hautaines, dédaigneuses, méprisantes. Et ce vis-à-vis de gens comme nous venant d’une histoire ; celle de gens qui ont fui. Fui parce que s’ils ne l’avaient pas fait, le franquisme se serait occupé de les exterminer.« 

« Un regard également porté sur ma mère. Cette femme qui était exploitée, méprisée, moquée parce qu’elle parlait très mal le français. Alors, elle faisait une « mezcla » ; une sorte de mélange d’espagnol, de patois, et de français. Il fallait être initié. L’enfant que j’étais percevait tout cela évidemment. C’était quelque chose de douloureux qui m’a amené à une forme de répulsion vis-à-vis de mes origines et de cette langue. »

France, Mémorial du camp de Rivesaltes, 2021-09-23. Photographie de Arnaud Le Vu / Hans Lucas.

♦ Une classe sociale destinée à se fondre, à encaisser sans broncher

« La priorité de ma mère, c’était de nous fondre ; il ne fallait pas d’aspérité. Il ne fallait pas faire de vagues, et surtout ne pas se faire remarquer. Une question d’orgueil pour cette femme qui nous a éduqués. Il ne s’agissait surtout pas que quelqu’un vienne à la maison pour se plaindre de nous parce qu’on avait fait une connerie. Parce dans ce cas, comme elle nous le disait d’ailleurs en espagnol, « te mato » – « je te tue ! ». Il fallait qu’on soit irréprochables, propres sur soi, ne pas dire de gros mots, être polis. C’était les valeurs lesquelles elle était intraitable.« 

« C’est phénoménal ce qu’elle a encaissé. Ce n’est d’ailleurs que beaucoup plus tard que j’ai mesuré ce qu’avait été son parcours ; les sacrifices qu’elle avait faits et ce qu’elle avait enduré. Elle qui nous avait quand même élevés dignement avec ses petits moyens ; elle la femme analphabète ne sachant ni lire ni écrire. Il faut imaginer ce que c’est quand même dans une société qui ne fait pas trop de cadeaux. Une société qui était plutôt encline à exploiter ma mère ; comme le firent d’ailleurs ses employeurs sous couvert d’une apparente gentillesse.« 

♦ Partir de chez soi et se construire à l’âge de 17 ans et demi

« J’ai tracé la route… Dans les formes alternatives de l’époque, c’était le retour à la terre, la vie dans les mas. Alors, je me suis installé et j’ai fait l’école des Beaux-Arts à Perpignan comme plasticien sur métal. Pendant 3 ans, j’ai eu un professeur absolument extraordinaire qui s’appelait Henri Burger. Il enseignait à la fois les métiers d’art, la ferronnerie mais également la sculpture. Puis, concours de circonstances, j’ai la chance de me voir confier les ateliers de restauration du Palais des rois de Majorque pendant un an.« 

« Cette expérience m’a permis de me lancer avant de m’installer à la campagne dans un mas où j’ai travaillé comme ferronnier pendant plusieurs années. J’avais également de temps en temps des commandes dans le cadre du 1% qu’on attribuait à l’époque pour les œuvres d’art dans les édifices publics. (..) Une tranche de vie où j’avais également des activités militantes au travers de lutte qui se déroulait dans le département. » Ferronnier, militant, en quête de partage, Enrique Salvador deviendra musicien professionnel à partir de 1991.

France, Perpignan, 2021-11-09. Illustration, Enrique Salvador. Photograph by Arnaud Le Vu / Hans Lucas.
France, Perpignan, 2021-11-09. Illustration, Enrique Salvador. Photographie de Arnaud Le Vu / Hans Lucas.
France, Perpignan, 2021-11-09. Enrique Salvador. Photographie de Arnaud Le Vu / Hans Lucas.

♦ La résurgence d’une histoire d’origines

« J’avais besoin de les valoriser alors j’ai plongé dans l’histoire et j’ai remonté dans le temps. Puis voyage déterminant en Andalousie où je me suis dit : voilà, c’est là d’où je viens ! C’est de cette histoire-là ! Parce que celle-là, c’est une belle et grande histoire. Un moment de la civilisation, de l’histoire d’un monde ibérique qui brillait de tous ses feux. Le petit enfant de la rue avait besoin de d’images concrètes, de matériel palpable sur lequel je puisse m’identifier. Et j’ai trouvé dans cette civilisation andalouse ce que je cherchais.« 

« J’ai ainsi créé le spectacle « souffle Al-Andalus » ; une terre imaginaire évoquée à travers les musiques arabo-andalouses mais aussi celles du monde du jazz. » (…) « Parce que dans mon fort intérieur, l’appartenance à la culture française, c’est certain je l’ai. Car enfant, pour rejeter toute cette histoire de mes origines, je me suis quand même beaucoup plongé dans les bouquins et dans la littérature française. Il me fallait à tout prix quelque part gommer toute cette histoire. Endosser les vêtements de l’endroit où je me trouvais.« 

Mais à un moment donné, cela vous rattrape, vous travaille ; et c’est dans les tripes que cela se passe. Après cette période, j’ai éprouvé le besoin de beaucoup plus travailler sur la période contemporaine ; celle en lien avec mon histoire familiale, la guerre d’Espagne et la Retirada.

Photo dossier presse Enrique Salvador

♦ Revenir à son enfance pour lui redonner de l’éclat

« J’avais besoin de lui donner de la vie et de la noblesse. Et puis revenir sur ma mère et sur le regard que j’avais posé sur elle. Cette honte parfois éprouvée envers cette pauvre mère qui n’avait rien pour plaire. Cette femme analphabète lavandière qui travaillait dans un hôtel avec des techniques du 19e siècle dignes de Zola. Bouillir le linge à l’intérieur d’énormes lavoirs, des battoirs en veux-tu en voilà, le linge brûlant, les panières en osier, les brouettes, puis étendre le linge au grenier. L’énergie folle qu’il fallait ! Être Hercule mais en femme !« 

« Et le seul moment où je la voyais détendue avec un regard serein, c’est quand elle se mettait à chanter. J’ai eu le choc de ma vie quand ma mère s’est mise à chanter. Cette voix incroyable qu’elle avait. Et même moi, l’enfant que j’étais, j’en éprouvais un soulagement de la voir ainsi. Elle se mettait à fredonner, à chanter tout en étendant le linge. C’était comme un moment de repos parmi toutes les tâches qu’elle devait accomplir. Un repos qui au final n’en est était sûrement pas un ; mais peut être qu’elle le vivait ainsi.« 

Photo dossier presse Enrique Salvador

♦ Il était une fois la Retirada

« En 2019, le Conseil Départemental a fêté le 80e anniversaire de la Retirada. Je l’ai d’ailleurs appris un peu tardivement. J’ai rassemblé toutes ces choses que j’avais et j’ai proposé ce spectacle qui n’était pas encore né. Un spectacle destiné aux collèges pour justement sensibiliser les enfants à cette histoire au travers de témoignages. Celui de mon histoire ce que je raconte et ce que je transmets à ce moment-là aux collégien.s
J’aborde toutes ces questions dans le spectacle, et après on en débat pendant environ une heure. Les professeurs font un travail en amont au travers d’un questionnaire que j’élabore sans dévoiler quoi que ce soit du spectacle ; mais qui donne quand même suffisamment d’indications pour qu’on ait une discussion qui soit vivante et dynamique.« 

« C’est vrai que ça m’a demandé du temps. C’est par mon désir de donner de la noblesse à cette histoire que moi-même je me suis donné les moyens d’avoir un tout autre regard sur cette période. J’avais quelque chose de fort qui me nourrissait, j’avais beaucoup d’outils entre mes mains ; des outils pour pouvoir le raconter. Et pour moi, il fallait que ça passe par l’Art. Parce que j’ai besoin de donner aux choses une dimension et j’ai fait œuvre d’un peu de mythologie. On part de cela, donne corps, souffle en lui donnant une dimension poétique. Pour pouvoir s’extraire de ça, il faut aller chercher en soi tel un mineur de fond. Quand je vais chercher ces choses-là, ça me demande du temps et du travail ; pour aller extraire le diamant là. Mais c’est ça, le travail qu’on doit faire chacun.« 

Spectacle Il était une fois la Retirada :
Enrique Salvador : conteur, chanteur, percussionniste, arrangements musicaux ; et également auteur compositeur, interprète ;
Dylan Lheritier : pianiste, arrangements musicaux ;
David Cook : direction artistique, sonorisation ;
Florian Angil : lumière.

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