Plus de 8000 personnes sont mortes ou disparues en migration en 2025 selon l’Organisation internationale pour les migrations. Au total, il compte 82 000 disparitions depuis 2014, qui auraient affecté 340 000 proches. Depuis les Pyrénées-Orientales, la lutte pour le droit de ces disparus et de leur famille s’organise. Rencontre avec Catriona Jarvis et Syd Bolton, fondateurs du Last Rights Project, organisation internationale, qui coordonnent leurs actions depuis le département, où ils vivent. Image d’illustration d’une action militante réalisée en 2018 à Argelès-sur-Mer.
Catriona Jarvis, juge britannique à la retraite, et Syd Bolton, ancien avocat en droit des enfants, ont créé le Last Rights Project, littéralement « projet des derniers droits », en 2016. Identification des victimes, organisation des obsèques, réalisation d’enquêtes judiciaires, ils assurent le respect de la dignité des disparus en migration. Aujourd’hui habitants des Pyrénées-Orientales, ils sont au premier poste d’observation des dynamiques de la frontière franco-espagnole.
Quel est l’objectif du Last Right Project ? Pourquoi l’avoir lancé ?
Nous voulons fonder un nouveau cadre de respect des droits des réfugiés et migrants disparus ou décédés, ainsi que de leurs familles endeuillées. Nous avons créé ce projet il y a 10 ans comme réponse à la situation en Grèce à cette époque sur l’île de Lesbos. Beaucoup de personnes sont mortes en tentant de traverser la mer Égée entre la Turquie et l’Europe. Ce n’est pas qu’une affaire de droit, c’est aussi une question matérielle et un problème de dignité humaine. Les ressources manquaient pour les familles comme pour les hôpitaux. Il n’y avait que deux espaces à la morgue de l’hôpital de Lesbos, alors même qu’on trouvait 70 corps lors d’un naufrage. Ils étaient laissés à l’extérieur et devenaient plus difficiles à identifier.
Nous étions la seule association à prendre en charge ce sujet. Depuis, nous avons travaillé dans les déserts entre les États-Unis et le Mexique, en Australie, aujourd’hui, entre l’Angleterre et la France où les small boats traversent la Manche. Malheureusement, nous sommes une organisation de plus en plus nécessaire.
Le Last Rights Project est rattaché à l’organisation caritative Methoria, enregistrée en Angleterre et au pays de Galles. Une association qui vise à promouvoir les droits de l’homme, c’est-à-dire la déclaration des droits de l’homme et du citoyen et les conventions ultérieures des Nations unies. Aujourd’hui Methoria mène aussi, en parallèle du Last Rights Project, le projet First Rights, qui promeut, développe et défend les droits des enfants réfugiés et migrants.
Il y a selon vous un lien direct entre le droit des enfants et celui des exilés morts et disparus. Pourquoi ?
Ce sont les deux extrémités d’un même spectre. La mort des adultes cause beaucoup de problèmes pour les enfants. Chaque naufrage crée des orphelins. Tout notre travail est lié au droit des enfants parce qu’ils sont toujours affectés.
Il y a aussi beaucoup de jeunes qui voyagent seuls. Ils sont enfants mais les États contestent leurs âges avec des interventions de plus en plus invasives. Ils finissent souvent par être considérés adultes et donc sont plus susceptibles de mourir, car non protégés par l’État.
Vous expliquez qu’ils sont plus vulnérables puisque moins libres de circuler. Comment les politiques répressives des États peuvent-elles causer davantage de morts et de disparus en migration ?
Plus on ferme les frontières, plus il y a de risques que les personnes disparaissent ou meurent en migration. C’est parce que les gens ont toujours besoin de se déplacer. Les États peuvent faire n’importe quoi, les gens vont continuer à migrer.
Aujourd’hui, les systèmes de visas sont chers, compliqués et bureaucratiques, avec un recours à des entreprises privées pour surveiller l’accès aux frontières. C’est généralement plus simple de passer par la voie illégale. Chaque politique répressive d’un État cause plus de morts. Dans le Nord, aujourd’hui, les exilés traversent la Manche depuis Boulogne-sur-Mer, et plus depuis Calais à cause de la répression qui y est mise en place. La distance à parcourir en mer a augmenté, causant plus de morts.
Ce ne sont pas juste les morts lors des voyages, au passage des frontières. Ce sont aussi des morts en centre de rétention, dans des pays où ils sont réduits en esclavage, torturés ou maltraités. C’est notamment le cas en Libye en ce moment.
Vous vivez aujourd’hui dans les Pyrénées-Orientales, est-ce que vous observez de telles dynamiques au niveau de la frontière franco-espagnole ?
Il y a peu de morts en comparaison à d’autres zones, néanmoins il y a une difficulté croissante à traverser. Et c’est une problématique assez cachée. Le refoulement de la police aux frontières est très important. Des milliers de personnes sont reconduites chaque mois. C’est de plus en plus structuré, à la frontière, et à l’intérieur du département.
En conséquence, des personnes tentent de traverser par le tunnel du train. Il y a également des accidents de la route lorsque des personnes tentent de passer à pied sur l’autoroute.
Quels sont vos moyens d’action, en tant qu’organisation, pour faire valoir les droits des morts et disparus ?
Nous travaillons avec des organisations du monde entier pour les former et améliorer leur connaissance des droits, pour leur apprendre à naviguer dans le système de la bureaucratie lié à la mort. Nous avons établi un protocole, avec les étapes à suivre pour trouver une personne, respecter les droits de la famille, préserver les preuves etc. C’est la déclaration de Mytilène qui établit ce protocole. Le texte compte aujourd’hui plus de 130 signataires qui reconnaissent le droit inhérent à la vie et que les êtres humains ont droit à ne pas perdre leur identité après la mort.
Il y a des corps perdus, des municipalités qui refusent les enterrements, des personnes enterrées sans plaque à leur nom. Le système funéraire est très fragmenté. Il manque de régulation. Ce sont souvent des sociétés privées qui gèrent les sépultures, mais aussi les mairies, les cantons et les églises en fonction des pays. Et au cœur de tout cela, il faut respecter le droit de chacun. Par exemple, chaque mort a droit à une enquête. C’est nécessaire pour protéger la dignité des corps et le droit des familles.
Vous travaillez finalement en grande partie pour les vivants ?
Oui, la majorité des familles veulent rapatrier les corps de leurs proches. Mais cela coûte très cher. Beaucoup d’exilés ont été incinérés en France contre le gré des familles. Nous avons aidé à faire le lien entre les associations, les institutions et les familles. On est dans un procédé éducatif pour que chacun apprenne ce qu’il faut faire dans ces situations.
On a fait quelques progrès. Nous avons travaillé avec le Parlement européen pour mettre en place une boite à outils à destination des administrations et des familles qui ont besoin d’assistance. En France, il y a un institut médico-légal à Paris qui gère les expertises et travaille avec Interpol pour identifier les victimes. Nous, on peut aussi faire le pont entre les institutions policières et les familles, qui ont parfois peur.
Les obstacles sont nombreux pour les familles, pas seulement celles des exilés, mais si vous êtes un étranger, c’est presque impossible sans assistance.
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