Le Japon voit fleurir des mariages entre humains et personnages de fiction. Des unions virtuelles, non reconnues légalement et pourtant bien ancrées dans le réel, que le photographe Jérôme Gence a documentées. Et cette exposition de Visa pour l’Image vient importuner les représentations de la famille et du couple.
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Rarement une photo de mariage aura laissé le public aussi perplexe. Dans l’église des Dominicains, à Perpignan, un groupe de spectateurs observe l’union entre Mika et Yushi Oshitari. « C’est curieux, réagit Catherine, j’essaie de comprendre, de m’ouvrir l’esprit, mais j’avoue avoir du mal. » Car au bras de la mariée, c’est une poupée de carton. Yushi Oshitari n’existe pas, ou alors uniquement dans la série Prince of Tennis. L’exposition de Jérôme Gence que le public est en train de découvrir raconte en effet les mariages virtuels du Japon, et ébranle les certitudes de son public.
De l’épidémie de solitude au « mariage 2D »
Au travers des photos, on rencontre Lucie, une Française mariée à Mami, personnage de manga. Ou encore Roy qui, après un premier mariage et deux enfants, s’est remarié à son idole. « Quand on fait ces reportages, on est seul. Cette solitude est quelque part le point commun que j’avais avec les personnes que j’ai rencontrées », relate le photographe.

Jérôme Gence est data analyste avant de se tourner vers la photographie à 30 ans. Rapidement, il se tourne vers le mode numérique. Blogueurs de l’extrême, mukbang, effet des écrans sur les enfants, télétravail… Ces photos donnent l’impression d’entrevoir le monde de demain. « J’ai l’habitude de dire que je fais partie de cette génération de reporters qui font des histoires modernes avec des vieux outils. Un stylo, un appareil photo et du temps. » Il se penche alors sur le business de la solitude, et les fans de chanteuses virtuelles. C’est là qu’il apprend que l’un d’entre eux prévoit de se marier avec Hatsune Miku, avatar à la voix synthétisée.
Caricaturer, c’est trahir
Grâce à un désistement de dernière minute, il parvient à se faire inviter, « au milieu des humains et des poupées qui étaient conviés. » Un premier reportage qui lui permet de faire de nouvelles rencontres, au cœur d’une communauté dans laquelle les personnages virtuels passent dans le réel pour devenir des époux. Jérôme Gence veut comprendre et pour cela rencontre quelques membres de la communauté, avec qui il discute durant de longues heures. “Je ne voulais pas tomber dans quelque chose de caricatural. Ce serait insulter le public qui lit les histoires, et trahir les gens que j’ai rencontrés.”

« Ce sont des photos très colorées, des photos de fêtes qui sont celles de mariages, mais qui, quand on les observe, quand on lit les légendes, soulèvent aussi des questions et des inquiétudes de la part du public. »
C’est le cas ce mercredi 2 septembre. Alors que le photographe organise une visite en public dans le cadre du festival Visa pour l’image, les questions fusent. Sont-ils heureux ? Jaloux ? Y a-t-il une différence entre l’idolâtrie d’un personnage de fiction et la religion ? Verra-t-on naître des enfants ? Des divorces ? Quid du consentement au mariage ? La visite tourne rapidement à la discussion philosophique. « Ça interroge vraiment notre niveau de tolérance », reconnaît le photographe.
12% de la jeunesse japonaise développe des sentiments pour des personnages de fiction
Alors Jérôme Gence s’adonne à expliquer. Acheter des dizaines de peluches est vu comme un remerciement à ces idoles. « C’est une symbolique pour dire au virtuel ce qu’ils leur doivent : le retour à la vie. » Comment la communauté se « partage » un même personnage. Le photographe raconte le quotidien d’un couple d’humains qui a vu un personnage de fiction prendre de plus en plus de place dans le quotidien. « Il n’y a pas de jalousie, chacun comprend que l’amour porté à une personne est différent de celui envers un personnage. »

Les visiteurs ne peuvent parfois pas retenir leur rire devant ce qui, malgré tout, leur paraît absurde. Pourtant, peut-on considérer qu’il s’agit d’un épiphénomène, quand 3,5 millions de Japonais âgés de 20 à 39 ans déclarent avoir des sentiments amoureux pour des personnages d’animation ou de jeux vidéo ? Cela représente 12 % d’individus de cette tranche d’âge. Les agences qu’a rencontrées Jérôme Gence témoignent par ailleurs d’une demande croissante de la part des Européens.
« Tant qu’on se pose des questions, on défend notre humanité »
Malgré tout, ces mariages sont parfois en marge de la société. Dans la série exposée, Roy est photographié seul au restaurant. Il n’y a accès, avec sa femme, qu’après l’heure de fermeture. « Je ne sais pas comment ils font pour tenir face à toute la haine qu’ils reçoivent, confie le photographe. En ligne et, on l’a vu, dans la vraie vie. Lucie me dit que c’est même pas un dixième, un millième de tout ce qu’elle est prête à faire pour Mami. Et je trouve ça fascinant. »

Le photographe se réjouit toutefois des réactions que provoquent ses photos. « Tant qu’on se pose des questions, on défend notre humanité. » Il attend avec impatience de voir arriver les jeunes regards des scolaires, qui visiteront l’exposition dans les prochaines semaines.
La série « Les mariages virtuels » au Japon » est à voir à l’église des Dominicains jusqu’au 13 septembre.
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