Patrick Chauvel à la rencontre du public de Visa – Le photographe témoigne de ses 50 années passées sur le front

Un timbre de voix non sans rappeler Claude Brasseur, le photojournaliste Patrick Chauvel évoque son premier conflit. “Je me suis engueulé avec les Américains, je me suis engueulé avec les Viêtnamiens. Et je me suis retrouvé dans une grande solitude. En fait, j’étais devenu journaliste… Je n’étais ni d’un côté ni de l’autre, et seul avec mon jugement. À moi de raconter l’Histoire au mieux, et le plus honnêtement possible, tout en essayant d’éviter les sentiments”. Celui qui a témoigné depuis 50 ans des conflits armés du monde entier sera toute cette semaine à Perpignan. Moments choisis de sa rencontre de lundi avec le public de Visa Pour L’image.

♦ “On a besoin de ta sensibilité, mais pas de ta sensiblerie”

C’est en ces termes qu’un capitaine américain l’interpella un jour. Avant d’ajouter “raconte ce que tu vois, et c’est tout. Les faits, rien que les faits”. Ce qui n’est pas toujours facile concède Patrick Chauvel. Comme en Syrie où, en face, les forces en présence lui sont clairement hostiles. “Quand je suis au Salvador ou ailleurs, c’est leur histoire. Mais là, en Syrie, les prisonniers étaient pour beaucoup des Français. Des types qui étaient pour encore plus de Bataclan. Ça change la donne, car je me retrouve presque comme un combattant silencieux”.

Des sentiments présents aussi dans les relations nouées au fil des années où perdurent les conflits. “On devient ami avec les gens. Moi, j’ai un ami, un soldat portugais, avec qui j’ai encore diné à Paris, et que j’ai connu en 1972. Quand on va dans un pays, on y va 20 ou 30 fois. Israël, depuis 1967, j’y retourne tous les ans. Pour le même conflit … C’est un peu désespérant d’ailleurs. Le monde devient un peu comme une famille de gens en danger. Et quand je les vois avec leur propre téléphone portable qui essaye de photographier leur malheur…”

♦ Un narrateur hors pair et intarissable

Au-delà de son talent pour immortaliser un conflit en images, Patrick Chauvel est un redoutable conteur. Chacune des histoires qu’il narre est ponctuée d’une anecdote qui tient l’auditoire en haleine. Entre sourire et rire, souvent avec une pointe de cynisme. Comme cette situation cocasse où il se retrouve en présence d’une centaine de femmes voilées. “J’ai commencé à photographier. Et l’une des femmes a crié : “Eh ! Le droit à l’image ?!”. Je me suis dit, elle se fout de ma gueule !”. Ou encore le récit de ce moment surréaliste à Gaza, où son téléphone a sonné en pleine fusillade :

“C’était mon banquier… qui me signalait un découvert. Et comme j’avais mis sur haut-parleur parce que ça tirait et que je n’entendais pas, il a entendu les tirs. Et il m’a dit : “je vous dérange peut-être ?”. Je lui ai donc expliqué la situation. Et il m’a dit “Ah ?! Vous pouvez laisser allumer un petit peu que je fasse venir mes collègues qu’on écoute. J’ai posé mon téléphone. Le Palestinien qui était à côté de moi a ouvert le feu en hurlant avec sa mitrailleuse. J’ai repris mon téléphone, et il m’a dit : “bon, pour l’autorisation de découvert, je l’augmente”. Je me tourne vers le Palestinien qui me dit, voyant que je faisais la gueule : “Problem ?”. Je le lui ai répondu : “Bank problem”, et il a fait : “Ah … Very bad !”. Et il a ré-ouvert le feu.

♦ Garder la “foi” en un journalisme en danger perpétuel

Toujours dans l’art de l’accroche, Patrick Chauvel évoque son retour du Cambodge après avoir été blessé. “J’ai pris un taxi en arrivant à Paris. J’étais bronzé avec le bras et la jambe dans le plâtre. Je voyais le regard du chauffeur dans le rétro. Et à un moment, au feu rouge, il se retourne légèrement et il me dit : « Sports d’hiver ?! ». Je lui réponds que non. Il ajoute « Vous revenez d’où ? », et je réponds « Phnom Penh ». Et là, j’ai vu qu’il réfléchissait un instant. Puis il me dit : «  Je connais pas cette station. C’est où ?». Et là je me suis dis que vraiment on ne servait à rien.”

À travers cette petite histoire, le photojournaliste évoque ironiquement la complexité de son métier. “Je venais de faire 5 pleines pages dans Match. Mais je suppose que la photo de la starlette à côté avait plus attiré le regard. Car nos photos sont tout de même coincées entre deux magnifiques filles et une pub pour Rolex. Mais ce qu’il faut, c’est continuer à en parler. Car s’il n’y a pas de témoin, il n’y a pas de crime.”

Et Patrick Chauvel de rebondir sur la crise que traverse actuellement la presse. “Aujourd’hui le journalisme est en danger. Car les gens font plus confiance aux réseaux sociaux qu’aux journalistes professionnels. Or, notre seule force, c’est notre crédibilité. On n’en a pas d’autre. Ce sont les photos, les papiers, les témoignages qu’on fait. Donc, c’est un peu compliqué d’être doublé sur la gauche et sur la droite par les réseaux sociaux. Et Trump a très bien compris cela en balançant des centaines et des milliers de tweets. Ça fait une sorte de bouillie qui fait que les gens se savent plus où ils en sont”.

♦ “Ce qui m’empêche de dormir, c’est quand je vois des enfants”

Comme en Irak à Mossoul … “Un médecin américain recevait plein de blessés et m’a confié un bébé de 18 mois. Bébé qui avait pris un éclat de balle dans le front et qui tremblait encore après avoir été soigné. Je me suis retrouvé avec ce bébé dans les bras à essayer de le rassurer. Comme on calme un enfant qui a eu un cauchemar. Ça, ça m’empêche de dormir. C’est la banalité de la guerre et de l’horreur. Mais, ça … ça nous met en rage. Car ce sont des gens qui ont essayé de fuir les combats, et qui se sont fait tirer dessus par Daesh. Daesh qui ne voulait pas que les civils s’en aillent. Car ils s’en servaient comme bouclier humain”.

Derrière ce cynisme, subsiste une conviction forte. “Je continue à faire mon travail. Vous m’écoutez et regardez les photos. Les gens sur ces photos sortent d’un seul coup de l’anonymat. Et on reparle d’eux et du conflit. En tout cas, cela va rentrer dans votre ADN. Il y a des visages que vous n’oublierez peut-être pas sur l’Afghanistan. La prochaine fois que vous verrez des nouvelles sur l’Irak ou sur l’Ukraine, peut être que, comme moi, vous aurez un visage qui va revenir”.

♦ “Ceux du Nord” pour témoigner à travers un livre

Dans un ouvrage de 160 pages paru en 2014, Patrick Chauvel a voulu immortaliser le travail de “ceux d’en face”. Ces hommes, moitié soldats moitié journalistes, qui travaillaient sous les tapis de bombe le long des pistes Hô Chi Minh. “Pendant le conflit au Viêtnam, on voyait souvent les bombardements au Napalm avant de monter à l’assaut avec les Marines. Et on se disait, s’il y a des photographes de l’autre côté, ça doit être terrible pour eux. Et on buvait souvent une bière à Saïgon en trinquant : “À ceux du nord !”.

“En fait, leurs photos étaient totalement inconnues, puisque ces gens étaient publiés à Moscou, Prague et Berlin Est. Donc, les Viêtnamiens m’ont proposé de les rencontrer et j’ai vu ces photos. Ce sont beaucoup de propagande et de photos retouchées. Mais elles sont magnifiques ! Il y a une vraie culture de la propagande communiste, qui est un art.” Un art qui coûté la vie à 243 photographes nord-viêtnamiens pendant la guerre.

Au passage, Patrick Chauvel regrette qu’on parle beaucoup des grands photographes, et pas assez des photographes locaux. Nombreux sont les photographes palestiniens, irakiens, pakistanais qui envoient des images à l’AFP, Reuters, ou d’autres. Sans que nous connaissions particulièrement leurs noms. “Avant, on n’était pas signé, et cela ne nous empêchait pas de travailler. Si j’avais voulu être connu du grand public, j’aurai pris une guitare. J’ai déjà les bottes…”

♦ Vos rendez-vous avec Patrick Chauvel

Le photographe se pliera à nouveau à l’exercice samedi 7 septembre à 14h30 sur le lieu de son exposition. Au rez-de-chaussée du Couvent des Minimes.
Il sera également présent pour une rencontre au Palais des Congrés, jeudi 5 septembre à 12h00, auditorium Charles Trénet.

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