Un jeune agriculteur dans son champ.

Producteurs des Pyrénées-Orientales, ils ont dit “NON” à Monsanto grâce au troc de graines

LECTURE

Occultée par le marché des semenciers durant de nombreuses décennies, cette pratique ancestrale semble revenir dans le paysage agricole ; avec une idéologie de résistance et de sauvegarde de la biodiversité. Les semences paysannes sont des graines de variétés récoltées directement par les agriculteurs. Elles ne sont donc pas issues d’entreprises semencières ou d’hybridation en laboratoire. Des réseaux d’échange de graines se mettent en place un peu partout en France ; avec pour objectif de palier la disparition de certaines variétés et rendre une plus grande autonomie aux paysans. Texte et photographies de Stéphane Ferrer Yulianti.

♦ Un intérêt grandissant des agriculteurs pour le troc de graines

Sur la commune de Baho, sous le soleil de midi, un verger étalé semble prendre un bain de soleil. Des fleurs de tournesol perchées à plus de 2.50m, des courges plus grosses qu’un ballon de rugby, des tomates aux formes et couleurs différentes. Ici, tous les fruits et légumes proviennent de semences paysannes. Nous sommes sur le terrain de Marc, jeune agriculteur, qui a débuté il y a 2 ans à peine. 

Il pratique sur son « Potager Vivant » une technique ancienne du maraîchage du sol vivant inspiré de la permaculture dans le mode de production et de commercialisation. « En m’installant, je me suis d’abord focalisé sur la régénération des sols » nous confie le jeune homme.

« Pour moi, c’était la base avant même de savoir bien se nourrir. L’idée que l’on pouvait réutiliser ses propres graines m’est venue bien plus tard. Au départ, j’avais débuté avec 100m² en plantant des graines achetées. Puis, j’ai rencontré la même année des personnes qui pratiquaient comme moi le maraîchage du sol vivant et une association de troc de graines : Ramène Ta Graine. De là, j’ai commencé à m’intéresser à la semence. Et c’est vrai que maintenant, en y réfléchissant bien, la semence est quelque chose de très important ».

♦ Des graines “Catalogue” pour des variétés uniformisées

Aujourd’hui, un agriculteur achète ses graines du « Catalogue Officiel des Espèces et Variétés Végétales ». Ce catalogue réunit en Europe :

  • plus de 23.000 variétés de grande culture de près de 84 espèces.
  • plus de 21.000 variétés potagères de plus de 48 espèces différentes.
  • près de 9.600 variétés d’espèces fruitières.

En 2015, le catalogue français référençait quant à lui environ 9.000 variétés appartenant à 250 espèces.

Les graines à la vente sont des hybrides F1. Ces graines sont issues du croisement de deux variétés qui a pour but de créer une variété plus productive, plus standardisée ; répondant aux normes de consommateurs plus regardant sur l’aspect du fruit ou des légumes. Dans la même continuité, ces graines assurent aussi l’uniformisation des produits ; s’imbriquant parfaitement aux gabarits des cagettes auxquelles ils sont destinés. Commercialiser le résultat d’une hybridation dans le Catalogue nécessite un travail de recherche d’environ 6 ans.

Mais les hybrides F1 ont leurs limites. Elles ne peuvent pas s’autoreproduire parfaitement. Les graines hybrides F2 sont des graines résultant de graines hybrides F1. Une fois ces plantes semées, les gènes permettant de résister à certaines maladies et d’accroître la productivité se disséminent dans leur progéniture ; perdant ainsi en qualité. Cela contraint donc l’agriculteur à racheter tous les ans les graines aux semenciers.

♦ Monsanto, DuPontDow et Syngenta, les multinationales qui contrôlent 55 % du marché

Monsanto, DuPontDow et Syngenta les 3 multinationales qui contrôlent 55 % du marché pour leur productivité ou leur caractère commercial. En 2016, cela représentait un chiffre d’affaires de plus de 2,6 milliards de dollars. 

« Quand tu contrôles toutes les graines, tu contrôles toute l’agriculture » constate Marc. « C’est exactement l’appropriation du vivant et ce pourquoi je ne souhaite pas adhérer. Le vivant ne doit  pas être une marchandise. » 

Le troc de graines est aussi un frein à la perte de la diversité et l’érosion génétique. « Sur mon terrain, il y a 23 variétés de tomates, 5 de courgettes, 3 ou 4 d’aubergines, 4 de poivrons, 7 espèces de salades et des variétés de populations de tournesol et maïs qui poussent ensemble. J’ai été parmi les premiers à me doter de graines de courge Hopi ; un légume fort utilisé en Amérique du Sud il y a de nombreux siècles. Il était menacé d’extinction et a été préservé grâce à l’échange de semences. Une fois planté et les graines récupérées, je les ai tout de suite partagées autour de moi ».

♦ 75% des variétés ont disparu en 100 ans selon les chiffres de la FAO

En 1900, on comptait en France 73 variétés de melons. Aujourd’hui, il n’en existe qu’une seule dans le marché, le melon charentais. Le nombre des espèces n’est pas le seul à être en déclin. Les apports nutritifs le sont aussi.  On estime qu’il faudrait manger 26 pêches aujourd’hui pour y trouver l’équivalent en nutriment d’une pêche en 1950 ; que certaines variétés de pommes contenaient 100 fois plus de vitamines qu’aujourd’hui*. 

À terme, la pauvreté de variétés entraîne une récurrence de maladies et d’attaques d’insectes ravageurs. Les 3 multinationales ont apporté leur solution via des engrais, des produits fongicides ou  des insecticides développés en interne. 

La différence météorologique entre les régions en France n’est pas non plus propice au développement d’une seule variété. Durant des dizaines de milliers d’années, une semence s’est hybridée avec d’autres variétés afin de s’acclimater ; et donc survivre. La sélection faite par l’intervention des Hommes, au cours de l’Histoire de l’agriculture a permis de sauvegarder les plus résistantes et rentables. Mais malgré l’intervention de l’Homme, la variété des espèces est restée très nombreuse ; la sélection étant pratiquée sur de nombreux endroits des globes.

Dans le Roussillon, les fameux oignons de Toulouges sont le fruit de sélection qui ont mené au rayonnement de l’herbacée. L’oignon s’est adapté à la région à la fin du XIXe siècle. Il connaîtra un essor très important dans les années 1920 à 1940 au niveau local. 

« Une variété du catalogue va être vendue partout en France, posant des problèmes d’acclimatation. L’année dernière, beaucoup ont souffert de la sécheresse » se désole le jeune maraîcher. « Le Catalogue est destiné aux grosses exploitations en monoculture ; mais ces dernières ne sont malheureusement pas adaptées à l’échange des semences. Il est important de le faire connaître au plus grand nombre. »

♦ Le combat constitutionnel autour de la loi Egalim

Le 11 juin dernier, le parlement a finalement voté une proposition de loi pour la vente de semences paysannes à destination des particuliers. Cette loi fait partie d’un objectif de reconquête de la biodiversité engagé en 2016. En 2018, le conseil constitutionnel n’avait pas validé ce texte de la loi Egalim du fait d’un article qu’il jugeait contraire à la constitution.

Cette année, Barbara Pompili, alors présidente du groupe LREM de la commission du développement durable à l’Assemblée Nationale, se félicitait :  « Après des années de combat, la vente de semences paysannes à des jardiniers amateurs est enfin officielle ! Un grand pas pour la biodiversité. »

Extrait du texte de loi :« Il s’agit de donner la possibilité de recréer des réseaux d’échanges horizontaux de semences, seuls à même de renouveler la biodiversité cultivée, et de sauvegarder un patrimoine génétique, mais également culturel et social, »

♦ Dans les Pyrénées-Orientales, l’association “Ramène Ta Graine”…

Dans l’association Ramène Ta Graine, une banque de semence a été créée. Un sachet de graines est donné aux nouveaux adhérents qui s’engagent à les planter, à en garder pour eux afin d’être en autonomie, et de rendre le surplus à l’association.  Des techniques concernant la récupération, la conservation, et la plantation des graines sont partagées. L’association compte une vingtaine d’adhérents.  

Plus que du simple troc, l’échange de graines fait figure d’acte de résistance face à l’appropriation du vivant. Il permet une sauvegarde de la biodiversité, qui continue inexorablement sa chute, et une relocalisation des variétés pour de meilleures adaptations aux terroirs. Liens sociaux et intergénérationnels se voient boostés. Une idée qui a commencé à germer aux niveaux des décisions politiques et qui pourrait donc se répandre. 

*Ces propos sont qualifiés d’exagération voir de fausse information par le site de vérification de faits Les Décodeurs du Monde.

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