Durant l’incendie géant des Pyrénées-Orientales, les pompiers se sont acharnés et s’acharnent encore pour protéger les vies, les biens, les animaux. Parfois, pour les bêtes, il faut arbitrer dans l’urgence, compter sur la solidarité. Récits croisés entre efforts et inquiétude.
Soldats du feu, forces de l’ordre mais aussi lieux d’accueil ont tout mis en œuvre pour permettre l’évacuation des animaux domestiques. Mais dans les villages les plus menacés, comme Ille-sur-Têt ou Rodès, l’urgence interdit parfois les logistiques complexes. Sur les réseaux sociaux, les témoignages concernant des animaux laissés sur place se multiplient. Sont-ils exposés ? Comment les nourrir ? Au-delà des animaux de compagnie, les éleveurs et centres équestres ont eux aussi connu la tourmente.
Les nuits courtes des refuges
Nombre de refuges se sont mobilisés, soit pour aider, soit pour sauver leurs propres animaux. Marina, du refuge de Céret, a tout mis en branle pour sauver les 32 chiens du refuge d’Ille-sur-Têt. « J’ai pris la route, et quand je suis arrivée là-bas, j’ai vu les flammes derrière le refuge. » Marina lance alors une alerte internet pour évacuer les animaux dans la nuit, alors que pompiers et gendarmes commencent à presser pour partir. « Je n’aurais pas laissé un seul chien. » Et la réponse dépasse tous ses espoirs. « Ça a été extraordinaire. J’ai donné rendez-vous sur le parking du Super U, plein de monde m’attendait à 2h30 du matin. »



Le refuge de Canet-en-Roussillon envoie des renforts, des particuliers se proposent comme familles d’accueil. Marina en prendra quelques-uns dans son propre refuge, où les dons de nourriture affluent. Elle participe aussi au transport de chevaux, de chèvres et bien d’autres. Il faudra plusieurs jours pour que les demandes d’hébergement se calment.
« Des gens qui ont eu l’autorisation de retourner à leur domicile ont pu récupérer leurs chats à mon refuge, ça libère un peu de place. Une amie a récupéré des chevaux au bord de la route, il y avait des flammes de chaque côté. »
Malheureusement, Marina entend des histoires plus dramatiques. Cet homme parti de Rodès sans son chien, ses chats, ses chèvres et volailles. Tous ont malheureusement péri dans les flammes, à l’exception d’une oie miraculeusement sauvée.
Un homme grièvement brûlé en sauvant ses chiens
Le refuge de Pollestres Un gîte une gamelle a également contribué. « On reçoit des appels du matin au soir, la nuit, tout le temps, de gens désespérés qui recherchent leur animal, explique Corinne. Nous avons même récupéré le chien d’une dame pompier qui devait aller au feu et ne pouvait laisser son chien tout seul. » Les agents du refuge sont allés à Bouleternère récupérer un patou brûlé. « Il était sur un terrain de loisir. Le propriétaire voulait donner à manger aux poules et le feu est arrivé. Une seule poule a survécu. Il a pris ses deux chiens par les colliers et a sauté dans son point d’eau. » Malheureusement l’homme a été gravement brûlé et a été transporté au service spécialisé de Montpellier.



Le patou mâle, dont le poil a roussi, a été retrouvé. « On l’a évacué alors que le feu nous tombait dessus, on est partis à toute vitesse. Il est dans un box avec une petite piscine, il a eu des câlins, tout ce qu’il faut. » Le propriétaire, blessé et traumatisé, a pu avoir quelques nouvelles par téléphone. En revanche la femelle patou, prénommée Nougat a été aperçue en mauvaise posture par un témoin mais a disparu depuis.
Disparue à Ille-sur-Têt, Mirza retrouvée à Montalba-le-Château
Mirza , une chienne griffon bleu, est arrivée au refuge de Pollestres après une histoire rocambolesque. Son propriétaire Eric Bardes habite à Ille-sur-Têt, sur la route de Montalba qui a connu les flammes. « J’ai cinq chiens, des tortues, un chat, raconte-t-il. Le feu est arrivé avec une grande virulence, on n’avait pas d’eau, pas d’électricité. » Sa femme et ses enfants partent le samedi soir. Eric reste pour essayer de sauver ce qu »il peut.
« Le dimanche après-midi, j’ai juste eu le temps de prendre deux chiens avec moi, les pompiers m’ont demandé d’évacuer dans l’urgence. »
Les flammes sont arrivées à deux mètres de sa maison. Dans la panique, la chienne Mirza laissée sur place saute le portail. Contre toute attente elle remonte la route entre les rideaux de flammes, jusqu’au village de Montalba où elle sera retrouvée avant d’être confiée au refuge, qui lance un appel sur les réseaux sociaux. Le propriétaire finit par être retrouvé. « Je ne connaissais pas cette association. Cela faisait deux jours que je cherchais ma chienne. » Mieux encore, comme il ne peut pas rentrer à Ille-sur-Têt, l’association autorisée à passer les barrages lui propose d’aller nourrir ses animaux. « J’ai fondu en larmes de reconnaissance. Je suis chasseur, je suis amoureux des animaux. Mes chiens c’est ma vie. »
Jours d’enfer dans la chèvrerie
Les éleveurs ont été particulièrement impactés. François Cadeac tient la chèvrerie du Maquis à Montalba-le-Château. Il a vu le feu remonter depuis Trevillach. « On a vu le départ, tout a commencé par une petite fumée. » En deux heures, le feu est sur Montalba. « On a d’abord aidé un collègue à évacuer des chevaux. On a fait ça au milieu des flammes, c’était compliqué. »



Puis retour auprès des chèvres. L’électricité coupée, il faut les traire à la main pour les soulager, tout en surveillant l’avancée du brasier. « On était prêts à les emmener à pied chez des collègues. On avait attelé les bétaillères pour amener les petits animaux et ceux qui ne pouvaient pas suivre. » Plusieurs jours sans dormir, et un feu qui s’arrête à 200 mètres de l’exploitation, rappelant l’importance du pastoralisme qui débroussaille et freine les incendies.
Un plan d’évacuation des chevaux unique en Occitanie
Les Pyrénées-Orientales sont le seul département d’Occitanie équipés d’un plan d’évacuation officiel des chevaux en cas d’incendie. Emmanuelle Fabre, bénévole pour le Comité Départemental d’Equitation (CDE), en est l’initiatrice, avec le président Vincent David. Le dispositif créé il y a trois ans référence les moyens de centres équestres volontaires, avec une boucle Whatsapp pour lancer l’alerte et une autorisation préfectorale pour se rendre sur site. Un système si efficace que l’Aude a fait appel aux Pyrénées-Orientales pour sauver ses chevaux lors des feux de 2025. Pour l’incendie de Trévillach, il a permis de mettre à l’abri près de 200 chevaux et ânes.

« Un incendie se prépare en amont, on n’improvise pas dans l’urgence. On a commencé à évacuer à Ille-sur-Têt. Chaque village avait un point de rendez-vous devant la mairie. C’était un gros rush non-stop jusqu’à 5h du matin, puis on a recommencé le lendemain. Tout ça a duré 72 heures… »
Le comité régional d’équitation vient d’appeler Emmanuelle Fabre pour mettre en place son plan dans les autres départements.
Des poulains dans un parc pour enfant
Julie Bouzan, qui tient le centre équestre des Orgues à Ille-sur-Têt, a bénéficié du plan d’évacuation. Epuisée, elle raconte une nuit d’horreur. « Au début on a vu de petites fumées. On ne s’est pas inquiétés car on a l’habitude dans le département. Mais ça grossissait. » Julie décide de venir en aide à des écuries de confrères sans réaliser que c’est son propre établissement qui est menacé pendant ce temps. Quand elle revient, les flammes sont proches. « Nous avons une quarantaine de chevaux, dont des poulains. » Les camions mobilisés par le CDE lui permettent de sauver 32 chevaux entre 1h et 6h du matin. « C’était vraiment dur. »
Huit poulains et jeunes chevaux sont trop agités pour embarquer. « On est restés avec eux, on se dit que ça ne va pas arriver jusqu’à nous, mais des bonbonnes de gaz ont explosé, les flammes étaient à nos portes. C’était la grosse panique, comme une zone de guerre. »


Julie part à pied avec ses poulains et les installe dans un parc pour enfant, au centre du village. « On a dormi dans le jardin avec les chevaux. Ensuite on est venu les chercher avec des vétérinaires qui les ont endormis pour qu’on réussisse enfin à les monter dans les camions. »
À l’heure où nous écrivons ces lignes, de nouveaux départs de feux menacent un centre équestre du côté de Perpignan et un refuge SPA près de Rivesaltes.
Animaux sauvages, l’hécatombe sur le parcours des flammes
Des photos de cadavres de lièvres ou de sangliers près de Montalba commencent à circuler sur les réseaux sociaux. L’incendie, c’est aussi le massacre de milliers d’animaux sauvages des Pyrénées-Orientales. Fabien s’est déplacé spécialement d’Auvergne avec son camion, ses cages et ses perches à lasso. Il est le fondateur d’une association bénévole de sauvetage animal. « J’interviens quand il y a des incendies. » S’il propose ses services pour les animaux domestiques, il connaît bien les ravages sur la faune.
« Souvent quand je récupère des animaux ils viennent vers l’humain. Même les animaux sauvages, comme les chevreuils, vont parfois vers les pompiers pour réclamer de l’eau. Ils se savent en danger, il y a une sorte d’instinct. »
Si les cervidés peuvent parfois s’en tirer, c’est loin d’être le cas pour tous. « Les petits mammifères comme les hérissons, les serpents, les lézards, les nids d’oiseaux… tout ça va brûler. Normalement on n’a pas le droit d’intervenir pour un animal sauvage, mais j’estime que c’est la moindre des choses si sa survie est en jeu. » Les oiseaux ont un système respiratoire très vulnérable aux fumées et leur capacité à voler n’est malheureusement pas un gage de survie. Il faut aussi prendre en compte la mortalité différée avec la disparition de la nourriture, des abris et de l’eau.
Envisagez-vous 2027 sans Made In Perpignan ? C’est la question que nous devons vous poser. Après dix ans, notre média libre est aujourd’hui menacé. Cet article, comme près de 5000 autres, est en accès libre grâce au soutien de nos lecteurs. ➡️ Si vous le pouvez, faites un don pour que cette aventure continue.
- Chiens, chevaux, bétail… l’angoisse pour sauver les animaux de l’incendie - 10 juillet 2026
- Bénévoles, donateurs et organisation fine : solidarité à Millas pour nourrir les pompiers - 8 juillet 2026
- Des véhicules et des hommes : dans les Pyrénées-Orientales, les pompiers fourbus soufflent entre deux rotations - 7 juillet 2026
