Podcast. Le Nouveau Logis, à Perpignan, un lieu pensé comme temporaire devenu permanent. Plusieurs générations s’y sont succédé. Les plus jeunes s’emparent des lieux, refusant de laisser aller le déterminisme qui pèse sur eux. Entre les discours parfois hostiles des plus anciens et les clichés que leur renvoie le regard extérieur, ils mènent une petite révolution de l’intérieur. Deuxième épisode de notre série.
« Silences de l’antitsiganisme » est un podcast de Made in Perpignan, réalisé avec le soutien de la Dilcrah, Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT+. C’est le fruit d’un travail avec les membres de la communauté gitane à Perpignan pour qu’ils prennent la parole, à la première personne, au sujet des discriminations qu’ils subissent.
Environ 200 maisons alignées. Un millier de personnes vit ici, à la périphérie de Perpignan. Le site s’appelait autrefois Cité Bellus, une cité de transit pour les populations gitanes. Il s’agit aujourd’hui du Nouveau Logis. Nous retrouvons trois jeunes, entre 17 et 27 ans, qui y ont grandi et ont choisi de s’engager pour son avenir. Ils travaillent tous au sein de l’association Un espace. Celle-ci propose des ateliers de musique pour l’éducation et la socialisation. A travers les paroles et le chant, les enfants apprennent à lire et écrire. Une action qui a vocation à favoriser l’insertion à l’école et dans la vie professionnelle.
Un espace pour parler, écrire, chanter
Les deux alternantes au sein de l’association, issues de la communauté et également en formation au CFA pour devenir secrétaire chargée d’accueil, préparent et encadrent les ateliers. « Les enfants apprennent à parler français, à mieux le comprendre. Il y a même des enfants qui vont à l’école. Il y a des enfants qui avaient peur d’aller au collège, maintenant ils vont au collège. » L’apprentissage du français apparaît comme un réel facteur d’insertion dans cette cité où la majorité des échanges se font en gitan.
« Il n’y a pas beaucoup de gens qui savent parler français, même moi j’ai du mal à parler, confie David, médiateur culturel au sein de l’association. Ce serait bien que, dans mon quartier, tout le monde sache parler français, écrire un mot. Quand vous voyez des enfants de neuf ans qui ne savent pas marquer leur prénom, c’est un problème. »
Il reconnaît toutefois les réserves qu’il peut y avoir au sein de la communauté. “Nous, notre langue, c’est le gitan, on parle le catalan. Donc c’est bizarre de se dire, je vais parler français dans un quartier gitan. S’il y a un ancien, il va me dire : ‘T’es un payou ou quoi ?’”
« C’est le seul endroit où on se sent français »
Dans un quartier où les services et l’accompagnement sont rares, les initiatives et le centre social qui les met en place apparaissent comme une petite bouée pour les enfants. « L’association Un espace, c’est la seule qui permet aux jeunes de s’insérer dans la vie professionnelle. Elle permet aux enfants de participer à des ateliers C’est la seule chose qu’il y a en fait », explique l’une des alternantes. « C’est le seul endroit où on se sent français », poursuit son collègue.
« Dans le quartier, il n’y a pas de club, pas de parc, pas d’arbre, pas de poubelle. Pour amener mon fils s’amuser, il faut que j’aille un peu plus loin, pour qu’il s’amuse. En sachant que j’ai un quartier, qu’on peut avoir des parcs, qu’on peut avoir des poubelles comme tout le monde. » Sa camarade acquiesce. « Il n’y a rien dans le quartier. Et je pense que plus les années vont passer et moins ils vont lui donner de l’importance en fait. »
Créer ses propres outils d’éducation
Dans ce cadre, leur travail et leur engagement pour l’éducation des enfants sont une vraie lueur d’espoir. « Les enfants me demandent tout le temps quand est-ce qu’on reprend les cours ?,reprend sa collègue. Quand est-ce qu’on refait un concert ? Ils apprennent beaucoup. Franchement ça c’est le bonheur du travail, quand ils apprennent à lire, à écrire, ou même à connaître les couleurs. Des fois la chanson dure deux ou trois minutes. Et bien ils arrivent à la retenir, en catalan, français et espagnol. Trois langues. »
« On essaye de faire tout pour que les enfants soient comme tous les autres, parce qu’au regard des gens de l’extérieur, ils ne le sont pas. Mais moi je sais que si, que tout le monde est humain avant tout. On peut faire la part des choses. »
Agir en faveur du quartier, pour ces trois salariés, c’est aussi le fait même de travailler. Alors que l’accès à l’emploi y est difficile, les plus jeunes, et surtout les jeunes filles, se démènent de plus en plus. Pour la première fois, deux femmes gitanes travaillent pour l’association Un espace.
« Ça fait bientôt un an que je travaille, témoigne la première alternante. Je dirais qu’avant, c’était plus renfermé, même vis-à-vis de nos petits copains. Avant, je ne pense pas qu’il nous aurait laissé faire. Mais moi au contraire il m’a dit : ‘Vas-y, travaille, évolue, tu veux faire un truc, tu veux faire un diplôme, vas-y.’ Il m’accompagne. » Même détermination chez sa collègue. « Il y a peut-être des femmes gitanes qui le voient un peu bizarre, que des jeunes travaillent, mais après tout le monde le comprend, que ça évolue, et moi perso toute ma famille est contente. Plus il y a de jeunes gitanes qui vont travailler, plus ça va progresser, et mieux ça sera. »
« On sort de notre bulle »
Elle voit l’impact du travail sur leur quotidien et donc sur leur capacité à naviguer entre le quartier et l’extérieur. « Ça nous apporte beaucoup, même pour le langage français, même pour l’écriture, la lecture. Ça nous permet de sortir de notre zone de confort, du coup on apprend des choses. Des fois on se dirait que c’est une connerie, mais en fait on apprend. Et je me sens chez moi. On sort de notre bulle. »
Parfois pourtant, sortir reste une épreuve. Un obstacle qu’érige aussi le regard extérieur, le sentiment d’être perçu de manière péjorative comme uniquement gitan dès lors qu’on pose un pied dehors. »J’ai peur de me retrouver dans la rue toute seule. Je ne suis pas habituée. Faut que je sois toujours accompagnée, c’est tout. Là je prends un peu le bus toute seule. Avec peur, mais je le prends. Toute seule, je panique. » David enchérit. « Je trouve que c’est dû au regard extérieur. Comme on a beaucoup d’étiquettes, quand on va quelque part, c’est une sécurité d’être accompagné. Tu vois que le regard extérieur, ça fait mal. »
Le premier épisode « Parler à une gitane, je pense que ça fait honte » : Silences de l’antitsiganisme, aux marges de la cité gitane est à retrouver ici.
Cet article, comme près de 5000 autres, est en accès libre grâce au soutien de nos lectrices et lecteurs. ➡️ Si vous le pouvez, faites un don pour que cette aventure continue en 2027.
- « C’est le seul endroit où on se sent français » : Silences de l’antitsiganisme, grandir contre l’exclusion - 13 octobre 2026
- « Parler à une gitane, je pense que ça fait honte » : Silences de l’antitsiganisme, aux marges de la cité gitane - 6 octobre 2026
- Annulation des résultats de l’élection municipale de Perpignan : le tribunal administratif rejette les recours des deux candidats - 1 octobre 2026


