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Un tuyau à 18 millions dans la vallée de l’Agly : quel partage de l’eau dans un avenir sec ?

Article mis à jour le 28 juillet 2026 à 17:13

Le projet consiste à court-circuiter un passage parfois à sec du fleuve Agly en alimentant les canaux en aval pour les agriculteurs, côté Espira-de-l’Agly et Rivesaltes, par une conduite qui récupère de l’eau plus haut. Alors que la sécheresse menace toujours davantage, le point sur les conséquences et inquiétudes soulevées par ce projet, dont les travaux pourraient commencer en 2027. Par Virginie Demorget et Philippe Becker

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L’enjeu est de taille. Le Premier ministre a intégré le maillage de l’Agly dans une liste de 13 projets prioritaires au niveau national. Le canal d’irrigation de Latour-de-France se finit à Estagel. Plus en aval, on retrouve d’autres canaux qui arrosent les secteurs de Cases-de-Pène, Espira-de-l’Agly et Rivesaltes. Entre les deux, seulement le fleuve, avec des passages où l’eau ne circule, par périodes, qu’en souterrain.

Le projet à plus de 18 millions d’euros, soutenu par la préfecture, la Communauté urbaine Perpignan Méditerranée Métropole ou encore la Chambre d’agriculture, profite d’une fenêtre de tir autorisant en ce moment près de 14 millions de subventions, dans le cadre du plan de résilience pour l’eau des Pyrénées-Orientales. Il consiste d’abord à rénover les canaux existants. « Il y aura des remblais, des renforcements de cuvelages, du tunnel… », liste Christine Portero-Espert, directrice de projet pour le plan de résilience. L’étanchéité gagnée devrait limiter les fuites du canal.

Comme l’explique Jean-Louis Fusillier, agro-hydrologue et président de l’ASA* de la Plaine qui gère notamment les canaux d’irrigation, le fonctionnement normal d’une ASA est en effet de s’engager à économiser la ressource et redistribuer en échange des travaux assurés sur le réseau.

La promesse d’un usage de derniers recours

Le volet principal concerne ce tuyau qui sera tiré entre Estagel et Cases-de-Pène, sur près de 12 kilomètres, pour irriguer plusieurs centaines d’hectares de cultures en aval. L’adducteur devrait être également connecté à des cuves et bornes pour les pompiers.

Christine Portero-Espert le promet, « il aura un fonctionnement de type assurantiel. Il ne sera utilisé que quand la prise d’eau de Rivesaltes ne pourra plus fonctionner parce qu’il n’y aura pas assez d’eau dans l’Agly. Ce n’est pas l’adducteur qui impose les restrictions, elles s’imposeront avec ou sans. »

Qui décidera de l’usage précis du tuyau ? A quel moment la crise sera jugée suffisante pour le mettre en route ? Selon la directrice, il faudra compter sur un comité décisionnaire qui pourrait être celui du barrage de Caramany, incluant les services départementaux, la Chambre d’agriculture et les gestionnaires de l’irrigation, notamment les trois ASA* concernées. La Communauté urbaine et les irriguants bénéficiaires en aval devraient financer le fonctionnement du dispositif. Christine Portero-Espert évoque des cotisations qui resteront abordables pour les agriculteurs.

Le tuyau qui peut le plus se contentera-t-il du moins ?

Les études réalisées jusqu’à présent ont pris en compte, selon la directrice, les années les plus sèches, dont 2023. Les gestionnaires, notamment les ASA qui gèrent l’irrigation, et les intercommunalités concernées ont signé les protocoles. Plusieurs émettent cependant des réserves et s’inquiètent.

Des usagers craignent que l’exception devienne la règle. Dimensionné pour 400 litres par seconde, le tuyau devrait en laisser passer 200 litres au maximum, dont 140 pour l’ASA de Rivesaltes, et le reste pour Espira-de-l’Agly et le secteur de Cabanac. Sera-t-on tenté, avec l’outil en main, de faire plus, ou plus souvent, c’est-à-dire davantage que lors de crises très exceptionnelles une poignée de fois par décennie ? Pour Jérémy Pastor, irriguant, « rien n’interdit qu’un jour le débit maximum soit atteint toute l’année. » Il s’inquiète d’un manque de projections sur le remplissage du barrage de Caramany dans les années à venir.

L’étude environnementale jugée inutile par la DREAL

Pour Jean-Louis Fusillier, il n’y a pour le moment que des accords de principe, en attendant la signature finale prévue en septembre. Selon Christine Portero-Espert, le dossier déposé à la DREAL mentionne bien les 200 l/s maximum. De son côté, l’association FRENE 66 regrette une précipitation sur une réalisation en 2027, au détriment d’un temps plus long pour étudier l’impact. Si le dossier comprend un diagnostic écologique et une étude hydrologique, la DREAL** a en revanche jugé qu’une étude environnementale n’était pas nécessaire.

Christine Portero-Espert explique. « Les ouvrages ont été dimensionnés de manière plus importante pour un projet sans regrets. Si jamais à un moment on s’aperçoit, peut-être dans dix ans, qu’on est en capacité d’envoyer plus d’eau à l’aval pour se substituer à des forages qui prélèvent dans les nappes profondes, et qu’on a les autorisations environnementales, on sera en capacité de le faire. »

« On sait que sur les nappes en aval on est sur des zones déficitaires, ajoute Christine Portero-Espert. Mieux vaut surdimensionner plutôt que de casser et refaire plus tard. »

L’autre question porte sur l’usage de cette eau. Mieux partager vers l’aval, d’accord, mais pour qui ? Plusieurs centaines d’hectares du côté de Cases-de-Pène, Baixas, Espira-de-l’Agly et Rivesaltes sont concernés. Selon la directrice du plan de résilience, le périmètre irrigué en aval, contenant à ce jour des exploitations viticoles et d’abricotiers, ne sera pas étendu. Mais à l’intérieur de ce périmètre, rien n’interdit de nouvelles exploitations. « Dans les périmètres sécurisés, il y aura de moins en moins de friches, les exploitations vont s’y regrouper. » L’avenir dira si des maraîchers, vignerons ou arboriculteurs feront le pari de s’installer, rassurés par ce nouveau maillage.

Garder de l’eau pour le précieux karst

Enfin les craintes émises par les gestionnaires et riverains pointent la recharge du fameux karst des Corbières, ce réseau souterrain d’eau douce qui se diffuse dans tout le massif. Il est en partie rechargé par l’Agly. Selon l’irriguant Jérémy Pastor, la prise d’eau pour le maillage se situe en amont d’une zone d’infiltration du fleuve.

L’eau qui partira dans le tuyau manquera-t-elle ? Christine Portero-Espert assure le contraire. Si elle reconnait des connaissances incomplètes sur les volumes et le fonctionnement du karst, elle évoque un minimum autour de 1100 litres par seconde en sortie de barrage, qui permet de le garder en pression. Le barrage peut lâcher 1800 litres par seconde les années normales. Si l’on retire les 450 pour les canaux, dont 250 côté Latour-de-France et 200 pour l’aval via l’adducteur, il resterait encore de la marge pour le karst.

Mais quid des années sèches ? Les relevés du SMBVA (Syndicat Mixte du Bassin Versant de l’Agly) de mai 2023 indiquent que « les débits des rivières sont très faibles pour la saison » et que « le barrage de l’Agly est seulement rempli à 37 % de son niveau de stockage maximum. » A cette période le débit sortant du barrage tombe, selon le document, à 600 litres par seconde.

Au regard de ces années de crise, le Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) recommande d’écarter les deux premiers scénarios soumis en 2025, trop généreux pour l’adducteur, et propose de retenir un troisième modèle présenté en février 2026 avec une gestion repensée des lâchers qui permettrait de préserver les ressources souterraines.

« Nous sommes solidaires des usagers en aval »

En juin 2026, l’ASA de la Plaine organise une réunion à Estagel. Habitants et usagers du canal regrettent un manque de vision d’ensemble pour étudier tous les enjeux de la ressource, alors que des lotissements sont encore créés ou envisagés sur plusieurs communes et entraîneront des prélèvements futurs.

Un viticulteur résume « nous sommes évidemment solidaires des usagers en aval de l’Agly et nous sommes pour le partage de l’eau. Mais nous voulons l’assurance de garder le débit nécessaire à nos usages et nous ne pouvons pas naviguer à vue, avec les périodes de sécheresse qui s’accentuent. »

Quand les Corbières donnent à boire à la Salanque

La zone d’ombre, ce sont les années futures. Le karst est un mystère partiel. Il est déjà exploité à Cases-de-Pène, qui renvoie de l’eau potable vers la plaine, et devrait pouvoir pomper davantage avec la nouvelle installation en cours de déploiement. Depuis les lâchers expérimentaux en 2023 et 2024, la connaissance du réseau souterrain s’affine. À l’entrée, une alimentation en grande partie par l’Agly et le Verdouble. A la sortie, plusieurs points. Deux résurgences bien connues se jettent dans les étangs, l’eau douce devenant alors saumâtre, c’est-à-dire contaminée par le sel. Il s’agit du gouffre de Font Estramar près de l’autoroute, et de la sortie sous-marine de Font Dame dans le fond de l’étang de Salses. Pomper trop près de ces résurgences pourrait déséquilibrer le système et faire remonter l’eau saumâtre.

La résurgence de Font Estramar, à Salses-le-Château

Mais il existe une troisième issue au karst des Corbières. Via des connexions souterraines entre Cases-de-Pène et Salses-le-Château, il alimente les nappes profondes du Pliocène. L’eau potable de la Salanque, celle qui alimentera le futur Club Med du Barcarès par exemple, mais aussi l’eau d’irrigation, dépendent de ce karst à hauteur d’environ 15 millions de m3 par an. Un volume considérable qu’on ne peut prendre à la légère. Ce qu’on ignore encore aujourd’hui, c’est le volume total du karst.

Un test d’entente avant le tuyau du Rhône ?

En dépit des réserves, des projets tels que le maillage pourraient être les prémices d’autres réalisations essentielles pour l’avenir de l’eau. D’une part un second adducteur de sécurisation est d’ores et déjà en réflexion du côté du Conseil départemental et du syndicat de bassin. Ce tuyau, qui ne verrait le jour que d’ici une dizaine d’années, partirait directement du barrage de Caramany pour gagner le canal de la plaine à Latour-de-France. Des premières études sont en cours. « L’idée est de construire quelque chose qui puisse être complémentaire » précise Christine Portero-Espert.

Mais surtout c’est l’occasion de montrer un territoire enfin uni derrière un projet. « Les financeurs n’ont pas oublié que le territoire a refusé Aqua Domitia il y a quinze ans. »

Or le projet de tuyau du Rhône refait surface. Sera-t-il accordé à un département où les collectivités ne parviennent pas à faire corps sur le partage de l’eau ? « Si on a un territoire un peu désuni, ou quelque chose qui n’apparaît pas suffisamment solide, ça semblerait incompréhensible, alors que le secteur de l’Agly est particulièrement fragile. » Dans une vallée qui s’assèche, fixer des règles communes avant les prochaines crises sera un chantier en soi.

*ASA : Association Syndicale Autorisée, en charge de l’irrigation et notamment des canaux
** DREAL : Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement

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