Article mis à jour le 16 juin 2026 à 09:28
Le slogan suprémaciste « White Lives Matter » a récemment été collé sur les murs des Universités de Perpignan et Narbonne par le syndicat étudiant d’extrême droite La Cocarde. Avec la volonté d’imposer une symétrie avec le message antiraciste “Black lives matter” né aux Etats-Unis. La direction des Universités a porté plainte. Sur les réseaux sociaux, des débats enflammés dénoncent un « double standard » et une absence de reconnaissance d’un « racisme anti-blanc ». Le chercheur Nicolas Lebourg retrace l’histoire de l’idéologie raciste. Plutôt qu’à opposer « racisme anti-blancs » et « racisme anti-noirs », il invite notamment à distinguer racisme et discriminations. Interview.
Depuis quand parle-t-on de « racisme » ?
Le mot « racisme » apparait pour la première fois en Français en 1892 chez un pamphlétaire antisémite et d’extrême droite qui craint la submersion, organisée par les Juifs, des Français du Nord, de souche gauloise, par ceux du Sud, de souche latine. Il voit dans le « racisme » la seule politique apte à éviter ce remplacement. Dès l’origine, le terme « racisme » renvoie donc aux représentations que l’on nomme désormais de « grand remplacement ». Toutefois, ce vocable a toujours été peu performatif sur le plan politique.
Même durant l’Occupation, l’un des rares mouvements à user du mot dans son intitulé est la Phalange raciste française, fondée en octobre 1940 dans l’orbite de la SS. Il faut ensuite attendre la Guerre d’Algérie pour que les militants de la Phalange française (fondée en 1955, dissoute par l’État en 1958) revendiquent le terme « racistes » comme désignation politique. Les dates font ici particulièrement sens.
Les anti-racistes répètent souvent que le racisme n’est pas une opinion mais un délit : ont-ils raison ?
Le mot « race » apparaît dans la législation française dans le cadre de la répression du racisme, avec le décret-loi du 21 avril 1939 permettant la poursuite des diffamations envers « un groupe de personnes appartenant par leur origine à une race ou à une religion déterminée ». A la Libération, quand il s’agit d’identifier et punir les anciens collaborateurs c’est une question prise très au sérieux. Les tribunaux ont pour instruction de retrouver ceux qui ont porté atteinte à « l’égalité entre les Français » par leur adhésion à l’antisémitisme officiel. Il faudra ensuite avoir la grande loi de 1972 pour mettre en forme la répression de l’incitation à la haine et la discrimination sur base ethnique.
On parlait racisme, nous voici avec « antisémitisme » et « ethnique »
Oui, ces notions s’imbriquent, y compris historiquement. Le terme « ethnie » est forgé par Georges Vacher de Lapouge, un des grands théoriciens de l’inégalité des races – ce qu’on appelle le racialisme, même si depuis quelques années on voit des gens utiliser ce terme à tort dans le sens de « racisme culturel ».
Le mot « antisémitisme » naît quant à lui en 1879, d’abord en Allemand, pour désigner la haine des Juifs, et aucunement pour son concepteur avec l’idée de péjorer un ensemble sémitique qui serait constitué des Juifs et des Arabes. Il s’agit précisément de désigner le caractère de « race » du judaïsme, dont nul ne saurait sortir par une simple conversion.
Mais avant les mots il y a eu des faits ?
Bien sûr. Le prototype de la législation raciste c’est la limpieza de sangre (« propreté du sang ») espagnole. Généralisée à partir de 1492, elle trouve ses fondements à Tolède en 1449. Il s’agit de traquer l’impureté ethno-confessionnelle dans l’Espagne postmédiévale en dévoilant les parts d’ascendance juive que peut comporter un chrétien. La confession, les mœurs, la culture de l’individu ne sauraient plus suffire à définir son appartenance au monde chrétien : il doit lui appartenir biologiquement, par une ascendance pure de judaïsme. On trouve dans le même cadre l’apparition de « race ».
En Français, « race » apparaît au XVe siècle, d’abord pour des espèces animales, puis pour la lignée royale. De là, le terme connaît une massification par étapes. Mi-XVIe siècle, la noblesse a récupéré l’usage pour « la noblesse de race », celle des lignées remontant à de prestigieux guerriers, afin de se différencier des bourgeois anoblis dorénavant par la monarchie.
Quand commence-t-on à hiérarchiser les races ?
C’est lié à l’expansion coloniale. Le médecin français François Bernier propose en 1684 de rassembler les hommes par races physiques : l’africaine, l’européenne, l’asiatique et la lapone, la première étant seule définie par une couleur de peau, et la race européenne, supérieure à toutes, incluant aussi bien les Indiens d’Amérique que les peuples du Maghreb. Au XVIIIe siècle, le naturaliste suédois Carl von Linné ordonne les choses avec une hiérarchie des races par continents : se succèdent Européens, Américains, Asiatiques et Africains, puis viennent les monstres et, enfin, les « sauvages ».
C’est donc la qualité supposée supérieure biologiquement des Blancs qui ferait leur supériorité raciale ?
Pas tout à fait. Pour les racistes d’abord il n’y a pas toujours d’importance de la « race blanche ». Pour les nazis le concept n’a pas de sens : les Slaves sont des sous-hommes avec lequel les Allemands de race « aryenne » n’ont aucune solidarité. Les racialogues renvoient les Juifs à une origine raciale asiatique, mais quand Vichy produit un statut des Juifs pour savoir qui sera traité comme juif, la race d’une personne est déduite de la pratique religieuse de ses aïeux, et il y a même un projet pour dire qu’est de race juive qui a un prénom hébreu. Donc la race biologique est là déduite de la culture.
Ces diverses formes de rejets se retrouvent ainsi dans une même mécanique que je qualifie d’altérophobie : c’est une péjoration par permutations entre l’ethnique et le culturel, et avant tout le cultuel. C’est le mécanisme qui structure l’essentiel des antagonismes identitaires.
Que penser alors de l’opposition entre les slogans « Black lives matters » et « White lives matter » ?
C’est une fausse symétrie rhétorique. « Black lives » cela parle de personnes qui ont été tuées parce que noires, en tant que noires. « White lives » cite des crimes avec des personnes blanches victimes d’agressions sur des motifs crapuleux, sexuels, sadiques, etc., mais non des motifs raciaux faisant le lien entre les victimes.
Dans un cas on a des victimes de racisme, dans l’autre des victimes que l’on rassemble pour chercher à mener un combat de propagande raciale. Ça n’est d’ailleurs pas gênant que sur le principe du racisme, mais ça repose sur une invisibilisation des victimes de ces violences sexuelles, crapuleuses, etc., mobilisées pour servir un storytelling.
La gauche polémique elle en disant que « le racisme anti-Blancs n’existe pas ».
Sur le plan de l’histoire politique, le racisme est une utopie, un projet de cohésion et d’homogénéité parfaites du groupe qui séduit ceux qui y croient. Ce n’est pas qu’un ensemble de discriminations systémiques. Il participe de l’enthousiasme d’un projet de renaissance collective : exclure les uns est censé assurer l’harmonie entre les autres. C’est donc un produit politique, qui, comme tous les autres produits politiques, peut séduire bien des segments.
En fait, les militants qui répètent ceci font une confusion entre « racisme » et « discrimination ». Or, effectivement, toutes les enquêtes démontrent qu’en France il existe des discriminations, par exemple contre des Noirs, des Gitans ou des Maghrébins pour l’accès à l’emploi ou au logement, mais pas contre les Blancs. Mais dire que l’absence de l’infraction de discrimination implique l’absence de l’infraction de racisme est un contre-sens juridique et historique. C’est d’ailleurs bien la position du législateur quelque qu’ait été la couleur politique de l’Assemblée nationale lors des diverses évolutions du droit : on ne s’est pas limités à sanctionner les discriminations, mais aussi les incitations à la haine. C’est justement le point commun de tous les mouvements de l’extrême droite radicale qui ont été dissouts ces dernières années : la totalité des décrets se justifiaient, entre autres, par l’incrimination d’incitation à la haine, et cette fois avec l’approbation des militants des partis de gauche.
Pourtant, depuis des années, il y a des polémiques autour du « racisme anti-Blancs » dont l’extrême droite assure qu’il n’est pas pris en compte.
La législation ne fait aucune différence sur les cibles du racisme. Elle est appliquée. Il y a eu quelques tentatives de construire des mouvements suprémacistes noirs sur le modèle des Etats-Unis. Outre-Atlantique il y a des mouvements qui assurent que le Blanc est une créature satanique et le Noir une créature divine, si bien que la fin des temps ce sera l’établissement du royaume des Noirs et la destruction bien sûr des créatures sataniques. Considérer que toutes les personnes d’une couleur de peau sont maléfiques et doivent disparaitre c’est bien sûr du racisme. L’importation de ces idées en France n’a pas marché, les groupuscules ne représentant même pas cinquante personnes. Néanmoins, ils ont eux aussi été dissouts au motif de leur incitation à la haine raciale.
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