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FĂ©minisme – Comment je suis devenue militante Ă  Perpignan

Collage Feminicide. Photographie de Stephane Ferrer Yulianti.

Article mis Ă  jour le 12 avril 2021 Ă  13:25

Un sac rempli de feuilles A4, sur chaque feuille, une lettre qui viendra composer un message sur un mur. C’est Ă  la nuit tombĂ©e Ă  Perpignan qu’un groupe de jeunes femmes s’apprĂŞtent Ă  coller des phrases percutantes sur les murs du centre-ville Ă  propos d’une rĂ©alitĂ© bien trop souvent passĂ©e sous silence : les fĂ©minicides. Après la sĂ©rie de reportages d’Idhir Baha, nous suivons une excursion de celles qui se battent pour faire changer les mĹ“urs, d’un patriarcat ancrĂ© dans les strates et fondations des sociĂ©tĂ©s.

♦ AurĂ©lie a rejoint le collectif « Collage FĂ©ministes Perpignan Â»

AurĂ©lie, une trentaine d’annĂ©es, a rejoint le collectif « Collage FĂ©ministes Perpignan Â» il y a peu ; sensibilisĂ©e par une cause en lien avec son passĂ©. Elle tĂ©moigne Ă  visage dĂ©couvert. 

« J’ai vĂ©cu toute mon enfance avec un paternel tyrannique. Tyrannique, avec ses enfants, violents avec sa femme. Une catastrophe, un enfer, un enfer vivant. Après mon adolescence, je me suis dit que c’Ă©tait des procĂ©dĂ©s un peu anciens qui n’existent que chez nos parents et que dans un monde moderne, c’est des choses qui ne devraient pas exister.

Quand j’ai eu 20 ans, je suis tombĂ©e dans les griffes d’un mec similaire, si ce n’est pas pire. Qui, après analyse, s’est avĂ©rĂ© ĂŞtre un pervers narcissique ; entre violence physique et esclavage, car je bossais pour lui dans une pâtisserie pour rien du tout. Je n’Ă©tais que très peu rĂ©munĂ©rĂ©e. Pendant 5 ans…

Je n’avais jamais fait la liaison entre ce que j’avais vĂ©cu dans mon enfance et ce que je vivais sur l’instant prĂ©sent ; que ces deux histoires Ă©taient complètement diffĂ©rentes. Et quand on subit la violence, on ne s’en rend pas forcĂ©ment compte. Sur le coup, on est un peu aveuglĂ© ; jusqu’Ă  ce que quelqu’un ouvre les yeux. »

Collage Feminicide. Photographie de Stephane Ferrer Yulianti.

♦  Â«Â Il m’avait coupĂ©e de ma famille, et mes amis Ă©taient nĂ©fastes pour moi selon lui »

« Il m’avait Ă©galement coupĂ©e de ses amis. Je me suis retrouvĂ© qu’avec lui finalement. Par chance, Ă  la pâtisserie, j’avais deux clientes fidèles qui ont vu ce qu’il se passait ; en plus des violences sur mon corps.  Ces dernières m’ont amenĂ©e pour consulter un mĂ©decin. Et que j’aille Ă  la gendarmerie par la suite. J’avais passĂ© la première Ă©tape du mĂ©decin ; mais je n’ai pas rĂ©ussi Ă  le signaler Ă  la gendarmerie. J’avais peur des reprĂ©sailles. 

C’Ă©tait une femme mĂ©decin ; et elle m’a parlĂ© assez sèchement alors que je m’attendais Ă  une visite assez douce et compatissante. Et heureusement, parce que ça m’a fait rĂ©agir encore un peu plus. « Si vous continuez comme ça, vous savez oĂą vous allez finir dans un trou Â» me disait-elle. « LĂ , si ça continue, vous allez mourir, il va vous tuer Â». Ça a Ă©tĂ© un choc, ça m’a aidĂ©. La suite n’a pas Ă©tĂ© facile. Car j’étais seule.

Les gens le savent, mais ils ne veulent pas s’en mĂŞler. Ils ont peur aussi de se mĂŞler de ce qui ne les regarde pas trop. Il a fallu que je trouve des stratagèmes pour me sortir de lĂ -dedans. Ça a durĂ© un an pour trouver un autre boulot ; de faire un peu d’argent parce que je n’en avais pas. Et surtout me trouver une zone sĂ©curisĂ©e. Â»

Marche NousToutes violences conjugales et faites aux femmes féminicide

♦ Une pĂ©riode qu’AurĂ©lie s’approprie dans une thĂ©rapie personnelle et par le tĂ©moignage

« C’est bien d’en parler. Je pense que c’est un bon dĂ©but ; mais il faut passer aux actes. C’est indispensable parce que finalement, les filles finissent par l’admettre ; admettre qu’elles sont dans des situations compliquĂ©es. Sauf qu’en fait, c’est très difficile d’en sortir. Et puis, les cas sont tellement diffĂ©rents, les histoires sont diffĂ©rentes ; tous comme les schĂ©mas de vie. On ne sait pas par oĂą commencer ; mĂŞme si la base est la mĂŞme. Â» 

Cette rĂ©alitĂ© aurait concernĂ© 250.000 femmes en France en 2019. AurĂ©lie propose des solutions au niveau de l’État. « On peut aller plus loin et pousser les actions au niveau du Gouvernement ; ils devraient sensibiliser un peu plus et protĂ©ger davantage. Avec une vraie campagne de sensibilisation pour que les gens se sentent rassurĂ©s, que les aidants ou les victimes puissent savoir rĂ©ellement quoi faire, avoir de petits groupes de soutien ; des choses comme ça. Mais la plupart des femmes ne sont pas au courant des dispositifs. Â»

De nombreuses actions existent afin de sensibiliser les citoyens : mobilisations, sensibilisation, libĂ©ration de la parole, collage illĂ©gal.

L’ancienne victime est convaincue que toutes ces initiatives sont indispensables pour refonder une société plus juste et respectueuse. Pour elle, en plus de ses quelques virées nocturnes avec le collectif, elle se sent mieux à l’aise de parler de son vécu et ses expériences qu’elle prend avec force.

« Je peux facilement conseiller et si je peux donner des clĂ©s de sorties, c’est encore mieux. Les collages sont des actions qui peuvent fonctionner. MĂŞme si ces messages percutants s’adressent surtout aux hommes et la sociĂ©tĂ© patriarcale en gĂ©nĂ©ral car ce sont des messages de rĂ©volte. Mais voilĂ , il faut beaucoup d’autres actions. Et surtout ĂŞtre Ă  l’Ă©coute. Il faut observer un petit peu ce qui se passe dans son propre environnement. Â»

Marche NousToutes violences conjugales féminicide

♦ L’environnement, c’est aussi le quotidien au travail et des applications de lois de manière alĂ©atoire.

« C’est anormal, Ă  l’Ă©poque oĂą on vit, d’ĂŞtre confrontĂ© Ă  une diffĂ©rence de salaire. Après, concernant l’égalitĂ© hommes et femmes, je pense qu’on est tous diffĂ©rents. C’est plutĂ´t du respect dont il faudrait parler. Â» Constate AurĂ©lie, avant de continuer.

« Il faut que la lĂ©gislation soit beaucoup plus dure, beaucoup plus sĂ©vère avec les agissements et violences faites aux femmes. Il faut que ces actes soient sĂ©vèrement punis, et ça ne l’est pas. Ça laisse place Ă  de nombreuses rĂ©cidives et crĂ©e un sentiment d’insĂ©curitĂ©. Les femmes savent qu’elles auront beau se plaindre finalement, elles reviendront Ă  la maison bredouille. C’est d’ailleurs pour ça que je n’ai jamais engagĂ© de procĂ©dures judiciaires envers mon ex-copain ; par laxisme des lois et par peur des reprĂ©sailles. Â»

Rétrospective actualité Pyrénées-Orientales 2019 - Marche NousToutes

♦ Alors qu’il est accusĂ© de viol, GĂ©rald Darmanin a Ă©tĂ© rĂ©cemment promu Ministre de l’IntĂ©rieur par le gouvernement Castex.

Le 16 fĂ©vrier 2018, l’enquĂŞte est classĂ©e « pour absence d’infraction ». En mars, Olga Patterson dĂ©pose une nouvelle plainte avec constitution de partie civile ; plainte soldĂ©e par un non-lieu quelques mois après. Rebondissement le 9 juin 2020 ; la cour d’appel de Paris a infirmĂ© l’ordonnance de non-lieu rendue par le juge d’instruction. La raison ? Le magistrat aurait fondĂ© sa dĂ©cision sur les seules conclusions de l’enquĂŞte prĂ©liminaire classĂ©e par le parquet de Paris ; sans mener sa propre enquĂŞte. Retour Ă  la case investigations.

Dans ce contexte, cette nomination a fait grand bruit ; y compris Ă  l’international. La jeune femme rĂ©agit : 

« Concernant l’actualitĂ©, Darmanin qui aurait dĂ» ĂŞtre Ă©vincĂ© de la vie politique. Qu’on soit connus ou inconnus, Ă  un moment donnĂ©, il faut payer. Polanski n’aurait pas dĂ» sortir ces films. Tout ça, c’est des injustices ; et finalement ce sont des preuves que l’on ne peut pas agir, que les protĂ©gĂ©s sont les coupables et non les victimes. Il faudrait une justice sĂ©vère pour tous. Pour toutes ces femmes qui ont Ă©tĂ© Ă©crasĂ©es par ces hommes-lĂ , qui ont Ă©tĂ© salies ; et d’autre part, pour sĂ©curiser les autres. Pour qu’elles puissent vivre librement maintenant. Â»

Déplacement Nicolas Sarkozy Gérard Darmanin centre de documentation Algérie française à Perpignan

♦ Le combat intemporel d’AurĂ©lie

Ce combat qu’a mené Aurélie pour sa liberté, et qu’elle mène pour celui des autres semble intemporel, et malheureusement omniprésent sur la planète. Un combat de longue haleine qui puise dans le courage. Un courage lui-même qui s’inspire de nombreuses personnalités du mouvement.

« Une des femmes qui m’inspirent c’est l’actrice Franco-Iranienne Golshifteh Farahani. C’est un exemple de rĂ©silience. Un exemple du combat fĂ©ministe. Elle a grandi dans un rĂ©gime en Iran pendant la guerre avec l’Irak de Sadam Hussein ;après la rĂ©volution de 1979 qui a renversĂ© le Shah et installĂ©e l’Ayatollah Khomeini. Quand elle Ă©tait jeune, elle se rasait le crâne, se bandait la poitrine pour aller jouer dehors et voir des matchs de foot. Elle le faisait aussi pendant le ramadan. Elle allait manger dehors, sur les places publiques.»

« C’est ce qui s’appelle avoir du cran ; faire tout ça sous un tel rĂ©gime. Elle a affirmĂ© avoir dĂ©couvert sa fĂ©minitĂ© après son exil en France, car on l’en avait toujours privĂ©e jusque-lĂ . Et je trouve ça beau parce que ce n’est pas le cas de toutes les femmes iraniennes, malheureusement. Elle est comme un porte Ă  porte Ă©tendard. C’est une belle figure. C’est un beau message d’espoir. Â»

Le soir du collage illégal, Aurélie et ses deux amis du collectif ont été stoppés dans leurs actions par la police ; un simple contrôle d’identité et un rappel à la loi ce soir-là ; le capitaine de la brigade leur suggérant que ce genre de message reste sur les murs Facebook.

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Stéphane Ferrer Yulianti