Marie - Au-delà de la violence conjugale, des victimes se dévoilent.
Marie - Enfant intérieur

En 2019, en France, elles étaient 151 tuées sous les coups d’un conjoint. Les violences conjugales, partout en France et dans le Monde, sont malheureusement encore un fait de société. L’année 2020 souligne d’autant plus la vulnérabilité des victimes avec le confinement. La presse et les médias s’efforcent d’en parler à juste titre. Mais en parlons nous suffisamment ? Donnons-nous suffisamment la parole et de place pour les victimes ? Ce ne le sera probablement jamais assez, pour pouvoir réaliser les drames en cours, entre les murs de certains foyers.

Une chose est sûre : l’extériorisation reste un moyen thérapeutique parmi d’autres. Première d’une série de trois interviews photo par Idhir Baha (parrainé par JC Milhet).

♦ Ces femmes sont d’abord une personne avec une histoire personnelle et une identité

C’est pourquoi, accompagnées de l’association Apex 66, des victimes se dévoilent ici. Car derrière les gros titres d’articles, et avant d’être catégorisées comme telles, elles sont d’abord une personne, avec une histoire personnelle et une identité qui ne sont pas uniquement reliées à ce traumatisme. Alors pourquoi ne pas apprendre à les connaître via une forme d’interview photo ? Via leur propre texte ? Pourquoi ne pas les laisser se présenter tout en transmettant un message aux lecteurs et lectrices ?

Cette aventure s’est construite de la sorte avec Marie, Clara* et Épicène*. Elles sont toutes les trois en transition pour une vie meilleure ; en bonne voie pour se détacher définitivement de l’emprise violente d’un conjoint. Toutes les trois savaient ce qu’elles voulaient. Mais le résultat s’est figé après beaucoup d’hésitations, de tâtonnements, de peur, d’inconnu, de soulagement ; mais surtout, beaucoup de spontanéité.

Chacune de leur photo raconte respectivement qui elles sont ; leur enfant intérieur, leur traumatisme, leur ressource, et enfin, un avenir différent.

Le médium est la photographie. Le visuel est imaginé. L’expression est la leur. Quelle est leur identité personnelle ? Leur histoire ? Leur choc ? Leurs blessures ? Leur désespoir ? Leur espoir ? Leurs motivations ? Leur soulagement ?

♦ Marie

Une renaissance à 40 ans.

Tel un papillon qui sort enfin de sa chrysalide. Oui, c’est possible ! Et c’est même merveilleux. À presqu’en dire merci à lui, de m’avoir offert cette tranche de vie, enfermée pendant plus de quinze ans dans une jolie cage dorée où il ne fallait rien dire qui puisse le froisser, se faire discrète et être conforme à l’image de la femme qu’il voulait avoir. Ça a été mon quotidien.

Il maîtrise à merveille les mécanismes du processus d’emprise. Prince charmant au départ, des violences physiques arrivées très rapidement pour s’arrêter aussi rapidement. C’était pour lui le temps de bien marquer mon esprit. Puis, dénigrement, isolement social avec une coupure très rapide de ma bande d’amis si chère à mes yeux. Tout comme une tentative d’isolement familial. Il me limitait mes relations sociales au cercle professionnel ou à des relations communes. Ses discours étaient flous : sa capacité à dire de tout et son contraire, en l’espace de dix minutes, était sa technique de vous faire croire que c’est vous qui aviez un problème. Ça marchait ! Un « véritable lavage de cerveau dans l’intimité », pour reprendre  les propos de Natacha Calestrémé, journaliste et auteure du roman «Les Blessures du  Silence».

Mais place à la délivrance.

Avril 2017 : le début. Je me souviens de cet instant, le dimanche de Pâques, où dans la salle d’attente du service psychiatrique de l’hôpital Saint Jean, je dis à ma mère : « C’est le début de la fin de mon histoire avec lui ! ». Et effectivement, c’était le début de la fin.

Depuis, la route est longue : trois ans plus tard, je suis toujours sur ce chemin de délivrance, malgré un divorce prononcé et des échanges uniquement par mail ou sms et limités au strict minimum. Car deux enfants avec un tel personnage, vous lient à jamais, et ça, il le sait bien ;  ne pouvant plus vous atteindre directement il sait toucher là où çà fait mal. Il les utilise comme un moyen de garder l’emprise sur vous. Il sait bien comment vous fonctionnez.

Mais désormais, c’est plutôt comment vous fonctionniez.

Même si après trois années ça marche encore parfois. Beaucoup moins souvent qu’avant. Voir quasiment plus. Et quand il y  parvient, c’est avec beaucoup moins d’intensité ; et ça, c’est possible grâce à un accompagnement avec des personnes qui connaissent parfaitement ces mécanismes d’emprise et de manipulation mentale. Pour moi, c’est Christine de l’association Apex, à qui je dois tout ce cheminement – et je sais qu’elle dirait «non, c’est grâce à vous ! ».

Bien que je sois convaincue que le hasard n’existe pas, j’ai eu la chance dans ma vie et dans ma quête d’un mieux-être, de rencontrer des personnes qui m’ont conduites jusqu’à l’Apex et Christine. Résultat ? Une prise de conscience forte : j’ai vécu plus d’un tiers de ma vie des violences conjugales. Oui j’avais bien identifié son caractère manipulateur, mais de là à dire que moi, j’ai vécu ce truc dont on entend parler à la télévision. Quel choc ! Eh bien oui, j’ai bien subi cette violence, et enfin, je n’ai plus honte de le dire. L’acceptation a été difficile, et elle l’est encore parfois, mais c’est tellement libérateur !

Avec une aide thérapeutique, oh combien précieuse et nécessaire, j’ai compris que l’on n’arrive pas par hasard dans une telle relation.

L’enfant intérieur que l’on garde tous en soi, qui dans mon cas, a pu être fragilisé par un manque d’affection, de tendresse, de paroles valorisantes dans une histoire familiale où l’expression de ses émotions n’est pas coutume, devient la proie idéale pour un manipulateur, qui semblait au demeurant bien sous tout rapport. La suite est beaucoup moins réjouissante : quand les premiers masques tombent, il est déjà trop tard, la machine infernale est lancée et le cercle vicieux enclenché.

Alors oui, c’est difficile de s’en sortir, mais c’est possible.

Mes émotions aiment jouer aux montagnes russes. Trois pas en avant pour deux en arrière. C’est parfois l’inverse. Mais l’essentiel est de persévérer et d’y croire, de trouver en soi les ressources pour aller de l’avant. Je n’ai pas la recette miracle, personne n’a voulu me la donner ; pourtant, j’ai demandé très souvent cette foutue clé qui me sauverait de tout ça. Mais le sauveur, c’est moi ! La clé c’est moi ! Uniquement moi ! J’ai enfin compris après de longues batailles avec moi-même et avec mon ego. Parfois, quand je suis fatiguée, ces luttes reviennent, de manière moins dure et moins longue. Et on s’en sort systématiquement gagnant.

Notamment grâce à des activités ressources et variées. J’ai appris depuis ma délivrance que j’aimais marcher dans la nature et écouter de la musique par exemple. Ce déclic s’est fait à l’issue de mon hospitalisation à la clinique du Pré à Théza. C’est fou quand j’y pense : je suis entrée dans un tel endroit, vulgairement appelé « hôpital psychiatrique », pour apprendre ce que j’aimais. Heureusement, je n’ai plus jamais été la même à ma sortie quatre semaines plus tard. Ça a été mon éveil à la spiritualité et à la sagesse. Ma vision du monde et des choses qui m’entourent, se sont transformées, et ça évolue encore chaque jour.

Avant ça, il n’y avait pas plus athée et plus terre à terre que moi, je suis désormais un peu plus terre à ciel.

Tout cela s’est aussi fait au fil de lectures, avec des noms comme Maud Ankoua, Frédéric Lenoir, Laurent Gounelle, ou encore Don Miguel Ruiz. Par la participation à des conférences comme le « Sommet de la Conscience » organisé chaque année par Ana Sandréa, la conférence «Sagesse et méditation » de Frédéric Lenoir, et enfin celle de Matthieu Ricard avec Alexandre Jollien et Christophe André « Être libre, le grand chantier de l’existence ». Pour finir, le programme MBSR** proposé par Jean-Yves, m’a initiée à la pratique de la méditation de pleine conscience.

Ce n’est que durant cette période du confinement, où j’ai pratiqué quasi quotidiennement une vingtaine de minutes, que j’ai perçu les bénéfices sur mon mental. Il me reste à persévérer encore et toujours. Puis m’est venue une réflexion à la suite d’une nécessité de changement : qu’est-ce que je voulais faire de ma vie professionnelle ? En route donc pour un bilan de compétences.

Je vais remercier.

Toutes les personnes que j’ai croisées de près ou de loin dans mon début de chemin de vie. Et je dis bien mon début, car quarante années passées dans une chrysalide, j’ose espérer qu’il m’en reste au moins tout autant à voler librement tel un papillon ! Vous tous qui, directement ou indirectement, avez contribué à la femme que je suis devenue.

Merci tout particulièrement à vous mes deux garçons que j’aime d’un amour inconditionnel. Merci à mes parents, ma sœur, mon frère, ma belle-fille ; pour toutes nos relations – pas toujours très simples – mais qui me font tellement grandir.

Merci à toi mon amie de fac, la seule a être restée. Même de loin mais « au cas où » comme tu m’as si bien dit.

Merci à toi mon amie du lycée, que j’ai perdue dès le début de cette relation, et que j’ai étrangement retrouvée une fois celle-ci terminée. Comme si on s’était quittées la veille alors que dix-sept ans s’étaient écoulées.

Merci à toi ma sœur jumelle d’une vie antérieure, qui est toujours là quand mes émotions me font vaciller ; et ce, malgré le poids de tes blessures personnelles.

Merci à toi mon amie la Rousse, pour toutes nos discussions sans filtre ; à toi Josy de m’avoir mise sur le chemin de l’éveil spirituel.

Merci à vous les professionnels de tout horizon : Dr. Arnaud Lavisse, Aude Joubert, Jean- Yves L’huillier, Carine Boeglin. Avec une mention particulière à vous Marc Riera et Christine de l’APEX 66. Et merci à toi qui m’a encouragée dans ce projet, qui m’apaise tant. Tu as touché à jamais mon âme.

Merci à moi aussi. »

♦  Le photojournaliste Ιdhir ΒΑΗΑ 

Idhir Baha est un photographe et journaliste rédacteur franco-algérien, basé à Perpignan, et avec un pied sur les deux rives de la Méditerranée.

Après un parcours scolaire fait à Alger puis à Perpignan il part en classe préparatoire scientifique. Rapidement sa volonté d’observer le monde et sa passion pour le documentaire le rattrapent. Il s’inscrit en licence d’Histoire à Toulouse, et profite de ces trois années de cursus pour entreprendre une vie de voyages. C’est à ce moment qu’il se consacre d’abord à la photo de rue, puis lui vient naturellement le photojournalisme.

En 2018 et 2019, il assiste le photographe Ferhat Bouda dans sa résidence au Centre International du Photojournalisme de Perpignan et voit son travail être distribué par l’agence de presse Hans Lucas.

Depuis février 2019, il couvre la Révolution du sourire en Algérie et documente les jeunes dans la société de ce pays. Idhir crée la même année le Collectif Imal avec le photojournaliste Samir Maouche et est finaliste du grand prix Paris Match du photoreportage étudiant.

Idhir Baha se concentre avant tout sur l’humain, avec une attirance pour les problématiques liées à la jeunesse, et à la relation avec le territoire. Dans ce sens il a travaillé – et a collaboré avec plusieurs médias internationaux – dans le sud de la France, à Alger et en Kabylie.

*Prénoms d’emprunt

** La réduction du stress basée sur la pleine conscience (Mindfulness-based stress reduction, MBSR en anglais) est un programme qui offre une formation laïque, basé sur la pleine conscience, dont le but est d’aider les personnes souffrant de stress, d’anxiété, de dépression et de douleur.

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