Collage Feminicide. Photographie de Stephane Ferrer Yulianti.
Collage Feminicide. Photographie de Stephane Ferrer Yulianti.

Un sac rempli de feuilles A4, sur chaque feuille, une lettre qui viendra composer un message sur un mur. C’est à la nuit tombée à Perpignan qu’un groupe de jeunes femmes s’apprêtent à coller des phrases percutantes sur les murs du centre-ville à propos d’une réalité bien trop souvent passée sous silence : les féminicides. Après la série de reportages d’Idhir Baha, nous suivons une excursion de celles qui se battent pour faire changer les mœurs, d’un patriarcat ancré dans les strates et fondations des sociétés.

♦ Aurélie a rejoint le collectif « Collage Féministes Perpignan »

Aurélie, une trentaine d’années, a rejoint le collectif « Collage Féministes Perpignan » il y a peu ; sensibilisée par une cause en lien avec son passé. Elle témoigne à visage découvert. 

« J’ai vécu toute mon enfance avec un paternel tyrannique. Tyrannique, avec ses enfants, violents avec sa femme. Une catastrophe, un enfer, un enfer vivant. Après mon adolescence, je me suis dit que c’était des procédés un peu anciens qui n’existent que chez nos parents et que dans un monde moderne, c’est des choses qui ne devraient pas exister.

Quand j’ai eu 20 ans, je suis tombée dans les griffes d’un mec similaire, si ce n’est pas pire. Qui, après analyse, s’est avéré être un pervers narcissique ; entre violence physique et esclavage, car je bossais pour lui dans une pâtisserie pour rien du tout. Je n’étais que très peu rémunérée. Pendant 5 ans…

Je n’avais jamais fait la liaison entre ce que j’avais vécu dans mon enfance et ce que je vivais sur l’instant présent ; que ces deux histoires étaient complètement différentes. Et quand on subit la violence, on ne s’en rend pas forcément compte. Sur le coup, on est un peu aveuglé ; jusqu’à ce que quelqu’un ouvre les yeux.”

♦  “Il m’avait coupée de ma famille, et mes amis étaient néfastes pour moi selon lui”

“Il m’avait également coupée de ses amis. Je me suis retrouvé qu’avec lui finalement. Par chance, à la pâtisserie, j’avais deux clientes fidèles qui ont vu ce qu’il se passait ; en plus des violences sur mon corps.  Ces dernières m’ont amenée pour consulter un médecin. Et que j’aille à la gendarmerie par la suite. J’avais passé la première étape du médecin ; mais je n’ai pas réussi à le signaler à la gendarmerie. J’avais peur des représailles. 

C’était une femme médecin ; et elle m’a parlé assez sèchement alors que je m’attendais à une visite assez douce et compatissante. Et heureusement, parce que ça m’a fait réagir encore un peu plus. « Si vous continuez comme ça, vous savez où vous allez finir dans un trou » me disait-elle. « Là, si ça continue, vous allez mourir, il va vous tuer ». Ça a été un choc, ça m’a aidé. La suite n’a pas été facile. Car j’étais seule.

Les gens le savent, mais ils ne veulent pas s’en mêler. Ils ont peur aussi de se mêler de ce qui ne les regarde pas trop. Il a fallu que je trouve des stratagèmes pour me sortir de là-dedans. Ça a duré un an pour trouver un autre boulot ; de faire un peu d’argent parce que je n’en avais pas. Et surtout me trouver une zone sécurisée. »

♦ Une période qu’Aurélie s’approprie dans une thérapie personnelle et par le témoignage

« C’est bien d’en parler. Je pense que c’est un bon début ; mais il faut passer aux actes. C’est indispensable parce que finalement, les filles finissent par l’admettre ; admettre qu’elles sont dans des situations compliquées. Sauf qu’en fait, c’est très difficile d’en sortir. Et puis, les cas sont tellement différents, les histoires sont différentes ; tous comme les schémas de vie. On ne sait pas par où commencer ; même si la base est la même. » 

Cette réalité aurait concerné 250.000 femmes en France en 2019. Aurélie propose des solutions au niveau de l’État. « On peut aller plus loin et pousser les actions au niveau du Gouvernement ; ils devraient sensibiliser un peu plus et protéger davantage. Avec une vraie campagne de sensibilisation pour que les gens se sentent rassurés, que les aidants ou les victimes puissent savoir réellement quoi faire, avoir de petits groupes de soutien ; des choses comme ça. Mais la plupart des femmes ne sont pas au courant des dispositifs. »

De nombreuses actions existent afin de sensibiliser les citoyens : mobilisations, sensibilisation, libération de la parole, collage illégal.

L’ancienne victime est convaincue que toutes ces initiatives sont indispensables pour refonder une société plus juste et respectueuse. Pour elle, en plus de ses quelques virées nocturnes avec le collectif, elle se sent mieux à l’aise de parler de son vécu et ses expériences qu’elle prend avec force.

« Je peux facilement conseiller et si je peux donner des clés de sorties, c’est encore mieux. Les collages sont des actions qui peuvent fonctionner. Même si ces messages percutants s’adressent surtout aux hommes et la société patriarcale en général car ce sont des messages de révolte. Mais voilà, il faut beaucoup d’autres actions. Et surtout être à l’écoute. Il faut observer un petit peu ce qui se passe dans son propre environnement. »

♦ L’environnement, c’est aussi le quotidien au travail et des applications de lois de manière aléatoire.

« C’est anormal, à l’époque où on vit, d’être confronté à une différence de salaire. Après, concernant l’égalité hommes et femmes, je pense qu’on est tous différents. C’est plutôt du respect dont il faudrait parler. » Constate Aurélie, avant de continuer.

« Il faut que la législation soit beaucoup plus dure, beaucoup plus sévère avec les agissements et violences faites aux femmes. Il faut que ces actes soient sévèrement punis, et ça ne l’est pas. Ça laisse place à de nombreuses récidives et crée un sentiment d’insécurité. Les femmes savent qu’elles auront beau se plaindre finalement, elles reviendront à la maison bredouille. C’est d’ailleurs pour ça que je n’ai jamais engagé de procédures judiciaires envers mon ex-copain ; par laxisme des lois et par peur des représailles. »

♦ Alors qu’il est accusé de viol, Gérald Darmanin a été récemment promu Ministre de l’Intérieur par le gouvernement Castex.

Le 16 février 2018, l’enquête est classée “pour absence d’infraction”. En mars, Olga Patterson dépose une nouvelle plainte avec constitution de partie civile ; plainte soldée par un non-lieu quelques mois après. Rebondissement le 9 juin 2020 ; la cour d’appel de Paris a infirmé l’ordonnance de non-lieu rendue par le juge d’instruction. La raison ? Le magistrat aurait fondé sa décision sur les seules conclusions de l’enquête préliminaire classée par le parquet de Paris ; sans mener sa propre enquête. Retour à la case investigations.

Dans ce contexte, cette nomination a fait grand bruit ; y compris à l’international. La jeune femme réagit : 

« Concernant l’actualité, Darmanin qui aurait dû être évincé de la vie politique. Qu’on soit connus ou inconnus, à un moment donné, il faut payer. Polanski n’aurait pas dû sortir ces films. Tout ça, c’est des injustices ; et finalement ce sont des preuves que l’on ne peut pas agir, que les protégés sont les coupables et non les victimes. Il faudrait une justice sévère pour tous. Pour toutes ces femmes qui ont été écrasées par ces hommes-là, qui ont été salies ; et d’autre part, pour sécuriser les autres. Pour qu’elles puissent vivre librement maintenant. »

♦ Le combat intemporel d’Aurélie

Ce combat qu’a mené Aurélie pour sa liberté, et qu’elle mène pour celui des autres semble intemporel, et malheureusement omniprésent sur la planète. Un combat de longue haleine qui puise dans le courage. Un courage lui-même qui s’inspire de nombreuses personnalités du mouvement.

« Une des femmes qui m’inspirent c’est l’actrice Franco-Iranienne Golshifteh Farahani. C’est un exemple de résilience. Un exemple du combat féministe. Elle a grandi dans un régime en Iran pendant la guerre avec l’Irak de Sadam Hussein ;après la révolution de 1979 qui a renversé le Shah et installée l’Ayatollah Khomeini. Quand elle était jeune, elle se rasait le crâne, se bandait la poitrine pour aller jouer dehors et voir des matchs de foot. Elle le faisait aussi pendant le ramadan. Elle allait manger dehors, sur les places publiques.»

« C’est ce qui s’appelle avoir du cran ; faire tout ça sous un tel régime. Elle a affirmé avoir découvert sa féminité après son exil en France, car on l’en avait toujours privée jusque-là. Et je trouve ça beau parce que ce n’est pas le cas de toutes les femmes iraniennes, malheureusement. Elle est comme un porte à porte étendard. C’est une belle figure. C’est un beau message d’espoir. »

Le soir du collage illégal, Aurélie et ses deux amis du collectif ont été stoppés dans leurs actions par la police ; un simple contrôle d’identité et un rappel à la loi ce soir-là ; le capitaine de la brigade leur suggérant que ce genre de message reste sur les murs Facebook.

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