Fuite vers le privé, disparité sociale et réussite scolaire en jeu, à Perpignan la mixité scolaire est un cas d’école. La ville affiche les plus hauts taux d’inégalités entre public et privé. Face au constat, les solutions se dessinent timidement.
Dans le paysage national de l’éducation, Perpignan est devenu un emblème des inégalités. Parmi les communes de plus de 100 000 habitants, la ville affiche le plus haut taux de disparité sociale entre public et privé. L’indice de position sociale (IPS) des écoles privées y est près de 50 % supérieur à celui des écoles publiques. Cet indicateur permet d’évaluer le capital économique, social et culturel des parents d’élèves. Plus il est élevé, plus le public accueilli est aisé. À Perpignan, dès l’école primaire, privé et public ne jouent plus dans la même cour. « La situation de Perpignan est unique au niveau national », explique Rémi Sirvent, directeur de cabinet de la DASEN (directrice académique des services de l’Éducation nationale).
« On ne peut pas juste constater qu’on a les écoles les plus pauvres de France à Perpignan. On a l’impression que l’école publique recule, et que se dessine une école à deux vitesses, déplore Rémy Landri, président de la fédération départementale des parents d’élèves. L’éducation devrait être le pilier de notre société, mais aujourd’hui, elle renonce à l’inclusion et à l’égalité des chances. »
Une ségrégation qui se poursuit jusqu’au lycée
Et cet écart se répercute en bout de course. Deux lycées privés sous contrat affichent le plus fort taux de réussite au bac en 2026, les quatre autres, publics, sont en bas du classement départemental avec, au plus bas, un taux de réussite de 90% au lycée Jean Lurçat. Des chiffres qui répondent directement à l’IPS de ces établissements. Au lycée privé Notre-Dame de Bon Secours, il s’élève à 126,60. En comparaison, les lycées Aristide Maillol et Jean Lurçat affichent les IPS les plus bas du département (99,10 et 96,90 sur l’année 2022-2023 pour la filière générale et technologique). La dynamique s’enclenche, des lycées qui affichent les meilleurs résultats attirent de plus en plus les parents d’élèves qui ont les moyens d’y scolariser leur enfant.
« Je ne veux pas remettre en question que des parents souhaitent le meilleur pour leurs enfants, explique Anne-Laure Arino, DASEN des Pyrénées-Orientales. Mais ce tri se fait aussi parce que l’on veut que son enfant soit en classe avec des gens qui nous ressemblent. »
La directrice académique regrette que les indicateurs de réussite soient aussi centraux. Elle y oppose l’indice de valeur ajoutée, qui prend en compte le profil des élèves et la capacité d’un établissement à le conduire vers la réussite, mais aussi le taux d’accès, qui indique la part d’élèves suivie de la seconde à la terminale. « L’école publique va garder et scolariser des enfants qui sont aussi en grande difficulté et qui vont passer l’examen avec leurs difficultés. Ce n’est ni une histoire de préparation, ni une histoire de niveau scolaire. » À noter toutefois, en 2026, les lycées Jean Lurçat et Pablo Picasso affichent des taux d’accès et des valeurs ajoutées inférieurs aux établissements privés de la ville.
Le handicap et les difficultés scolaires quasi exclusivement pris en charge par le public
La DASEN le rappelle : dans les Pyrénées-Orientales, 97 % des élèves en situation de handicap sont pris en charge dans l’enseignement public, de même que ces établissements accueillent les élèves en difficulté dans les sections adaptées, nommées Segpa. « Ces élèves n’auront pas de mention très bien au brevet. Pourtant ils l’auront, et n’en sont pas moins excellents. » En parallèle, selon Anne-Laure Arino, « les élèves qui ont déjà tendance à bien réussir réussissent mieux dans un établissement public. On l’observe par exemple au niveau de l’accès aux études supérieures. »
Les chiffres sont sans équivoque. Au niveau départemental, les établissements privés concentrent les enfants des classes supérieures. Une situation qui prive aussi le public de mixité, selon Anne-Laure Arino. « Il faudrait récupérer ces élèves du privé pour une mixité réelle dans le public. C’est souvent au moment du collège que les élèves se tournent vers le privé pour contourner la sectorisation scolaire. » À Perpignan, selon une enquête du Monde, on observe qu’à quelques kilomètres un collège Marcel Pagnol, celui de Jeanne d’Arc affiche un IPS deux fois plus élevé.
L’offre de formation fait le tri entre les élèves
Outre le critère économique, avec des frais de scolarité très élevés (une année scolaire coûte au minimum 1176 euros au lycée Notre-Dame Bon Secours), le tri s’effectue aussi sur la base d’une sélection scolaire. Les filières proposées annoncent la couleur. Dans le privé, pas de bac technologique, encore moins de filières professionnelles. Alors qu’au lycée Jean Lurçat, on peut étudier en filière générale, en STD2A (bac technologique consacré au design et aux arts appliqués), en STMG (management et gestion) ou en ST2S (biologie, santé et social), les lycées Saint-Pierre de la Mer et Saint-Louis de Gonzague ne proposent que la filière générale.
« On tente de privilégier les lycées polyvalents, qui mêlent le professionnel, le technologique et le général », explique la DASEN. Toujours au lycée Jean Lurçat, quatre baccalauréats professionnels en métiers de la relation client et artisanat complètent la carte de formation. Les trois lycées privés à l’IPS le plus élevé du département n’en proposent aucune. Or les indicateurs montrent que la filière professionnelle concentre les IPS les plus bas. Des filières moins diversifiées impliquent alors moins de mixité sociale et scolaire.
Pour les parents d’élèves, l’Éducation nationale est victime d’une « logique comptable »
Pour Rémi Landri, il est nécessaire d’améliorer les conditions d’apprentissage pour corriger le tir. « Il faut profiter de la baisse démographique pour réduire les effectifs en classes. À l’inverse, on observe une logique comptable. » Pour la première fois cette année, les Pyrénées-Orientales ont vu baisser leur dotation en termes de postes d’enseignant pour la rentrée prochaine. Les syndicats avaient dénoncé un projet de carte scolaire moins inclusive avec un taux d’encadrement inégal.
Pour corriger le tir, l’Éducation nationale mise davantage sur des dispositifs au fil de la scolarité. Une sensibilisation aux filières scientifiques, en particulier pour les jeunes filles qui y sont souvent moins représentées, un « plan maths », des « cordées de la réussite », ou encore des semaines de renforcement ciblées qui permettent de diminuer l’écart entre élèves. « La politique publique aujourd’hui pour plus de mixité, c’est changer les représentations et lutter contre les stéréotypes« , résume Anne-Laure Arino. Pour elle, les choix d’orientation en fonction de l’origine sociale sont aussi liés à « l’autocensure » des familles.
« L’excellence, ce n’est pas reproduire un capital culturel déjà existant. Ce n’est pas la méritocratie. L’excellence, c’est pour tous »
Des initiatives émergent, et les lycées perpignanais font régulièrement la démonstration de la richesse que permet la diversité de filières et de profils d’élèves. Mais les projets, souvent portés par une petite équipe éducative, restent fragiles. Se mettre autour de la table suffira-t-il à les consolider ? Ce jeudi 10 juin, un colloque départemental sur l’excellence scolaire est organisé. L’une des tables rondes interrogera la possibilité de réconcilier l’excellence et la mixité. L’Éducation nationale semble avoir fait son choix, reste à voir comment elle peut convaincre.
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