Article mis à jour le 2 juin 2026 à 09:26
Dix ans après sa création, le mémorial du camp de Rivesaltes a inauguré sa nouvelle exposition permanente ce vendredi 29 mai. En présence notamment d’Alice Rufo, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants, et des présidentes de Région et Département, Carole Delga et Hermeline Malherbe, ce nouveau parcours a affirmé une volonté de remettre les traces sensibles de l’Histoire au cœur du passage des futurs visiteurs. Photos © Virginie Demorget
Rendre du poids à l’Histoire, à sa construction et à son écho. Le mémorial du camp de Rivesaltes a inauguré sa nouvelle exposition ce vendredi 29 mai. Un parcours dans lequel les traces des « indésirables » passés par ce lieu s’imposent. « Il nous a semblé essentiel de transformer profondément l’expérience de visite pour lutter, ça a été dit, contre toute forme de falsification et de révisionnisme », explique Céline Sala-Pons.
De 1939 à 2007, des milliers « d’indésirables »
Tout converge vers les faits historiques et la rigueur scientifique. La visite commence par un film de huit minutes. Un cadre indispensable à poser selon les concepteurs de l’exposition, parmi lesquels Laurent Joly. « On s’est rendu compte que les visiteurs n’étaient pas tout le temps au clair avec ce qu’était le camp », confiait Céline Sala-Pons.



L’exposition conserve une longue table centrale, qui pose les bornes chronologiques de l’histoire du camp. De sa création en 1939 à la fermeture du centre de rétention administrative qu’il était devenu en 2007. Les visiteurs peuvent parcourir le fil de ces récits à mesure que le parcours prend forme. Et en réponse à cette frise, des îlots permettent de parcourir les traces qu’ont laissées les internés du camp. « Les visiteurs y découvrent des archives authentiques. Avec ce souci d’être dans les faits d’histoire », explique la directrice du Mémorial.
Réfugiés espagnols, juifs d’Europe, nomades, Harkis… les internés du camp au centre du Mémorial
Le parcours commence par un îlot consacré aux républicains espagnols internés au camp dès 1939 alors qu’ils fuyaient l’Espagne de Franco. Une valise de fortune y est présentée. Sur le cartel qui l’accompagne, à hauteur d’enfant, un texte interpelle le jeune visiteur. « Si tu devais faire ta valise dans l’urgence, qu’emporterais-tu ? » Pour Céline Sala-Pons, qui rappelle que la moitié des visiteurs du mémorial ont moins de 18 ans, il était essentiel de perfectionner l’accessibilité de la visibilité, « quel que soit l’âge de la personne, son rapport à l’écrit et au français ou encore pour des personnes porteuses de handicap. »

La visite s’enchaîne avec un îlot dédié à la mise en place du régime de Vichy pendant la seconde Guerre mondiale. La scénographie fait ensuite le choix de s’arrêter sur les œuvres. Rivesaltes devient un camp pour les réfugiés étrangers. « Des Manouches, Yéniches, Sintis internés ici. Au total, près de 1400 nomades français passent par le camp de Rivesaltes parce que l’État français les a tous désignés comme indésirables », racontent Raphaël et Angèle, deux lycéens de Pablo Picasso. Comme eux, une vingtaine d’élèves de l’établissement sont devenus « ambassadeurs de mémoire » et co-présentent l’exposition ce jour-là.
La résistance depuis le camp
L’îlot suivant fait une pause dans la chronologie pour se consacrer à la question des personnes engagées dans les œuvres de secours. « En réaction à l’abandon par l’État français des internés, des associations se mobilisent et vont écrire l’histoire ensoleillée du camp », détaille Céline Sala-Pons. Les membres, majoritairement des femmes, de la Cimade, de la Croix-Rouge ou encore des Quakers sont présentes sur le camp pour distribuer de la nourriture, des médicaments et des vêtements. Les récentes recherches historiques montrent qu’elles ont joué un rôle central dans la libération de certains prisonniers.
À ce stade, les visiteurs ont traversé la salle une première fois. Avant d’entamer la seconde partie de la visite, ils s’engouffrent dans « Le passage des témoins ». Un couloir intime dans lequel les voix des personnes ayant transité par le camp résonnent par le biais de vidéos. Un dispositif qui permet d’immortaliser la parole de ceux qui ont offert leur témoignage avant d’entamer la deuxième traversée.
« Les témoins disparaissent, la transmission se doit d’évoluer, explique Céline Sala-Pons. Dans cet espace, les visiteurs rencontrent des voix et des visages. »
À la sortie de ce couloir, l’histoire se poursuit. 1942 : un « tournant. Celui de la participation active de Vichy au génocide des Juifs d’Europe. Plus que tout autre lieu en France, lorsque, en zone dite ‘libre’, Rivesaltes illustre cette responsabilité nationale qui confère au mémorial un engagement particulier dans la transmission et dans l’éducation citoyenne et mémorielle. » C’est Benoît Falaize, président du conseil pédagogique du mémorial, qui l’inaugure.
« Ici, on est dans l’îlot qui concerne le deuxième Drancy de France, celui de la zone sud. Et au-delà de l’apprendre, c’est le ressentir qui est important », déclare-t-il, en conclusion de sa prise de parole.
Le choix du sensible plutôt que de la technologie
C’est l’un des objectifs de cette nouvelle exposition. « Éprouver la réalité sensible des lieux est une chose absolument essentielle », instaure la directrice. Les objets, les œuvres d’art et les archives veulent aller dans ce sens. C’est aussi la raison pour laquelle ce parcours est moins centré sur les technologies telles que la réalité virtuelle que le précédent. « C’est un choix aussi qui a été fait en termes de muséographie et de scénographie pour préserver le temps de la compréhension », explique la présidente de région Carole Delga. Céline Sala-Pons poursuit : « On s’était rendu compte qu’il y avait des enfants qui arrivaient et qui étaient ravis de laisser leur portable à l’entrée. Ça a été une réelle réflexion pédagogique pour amener les visiteurs à manipuler et à vivre ces expériences plutôt que de les recevoir de l’extérieur. »


L’îlot suivant est consacré aux Harkis passés par le camp après la signature des accords d’Évian. C’est probablement celui qui incarne le plus les avancées historiques de ces dix dernières années, intégrées au nouveau parcours. Le mot « supplétif », par exemple, utilisé par l’armée française pour désigner les Harkis, reste inscrit sur les documents officiels mais a disparu des cartels. « On a écouté les associations et notamment les descendants. Il y a toujours un pendant subjectif à l’Histoire », détaille Céline Sala-Pons. Charles Tamazount, fondateur du comité Harkis et vérité, venu inaugurer cette section, salue l’histoire qu’inscrit ainsi le mémorial.
« Consacrer un des îlots de l’exposition permanente renouvelée à la minorité que sont les Harkis, c’est mettre fin au statut de mémoire enfouie de la guerre d’Algérie qui a été le drame des Harkis (…) Le mémorial grandit la France. »
Construire l’Histoire : l’horizon de la France coloniale et décoloniale
Une histoire qu’il reste à étoffer, rectifier, préciser. La dernière section se concentre sur le camp après sa fermeture. Un lieu qui, comme beaucoup d’intervenants l’ont rappelé, « oblige. » Céline Sala-Pons poursuit : « Ce lieu est essentiel, non pas pour enfermer l’histoire dans le passé, mais bien pour maintenir une conscience éveillée. » Plus tard, l’historienne détaille. « La grande histoire que nous commençons à écrire et qui reste à écrire, c’est l’histoire coloniale et décoloniale de ce site. » Un exemple de découvertes récentes : des tirailleurs sénégalais qui sont passés par le centre avant d’être envoyés au front. « Nous avons aussi approfondi nos connaissances sur l’histoire des Guinéens, ou encore sur les soldats du Nord-Vietnam. »
Plus que tout, avec cette nouvelle exposition, le Mémorial se pose comme lieu d’histoire et de ses interprétations. Benoît Falaize, président du comité pédagogique, l’assure : « On pourrait appeler ça un nœud de mémoire. Ce n’est pas une succession de mémoires qui se sédimenteraient. Ce sont plutôt des relations qui se nouent, des histoires qui s’interpénètrent et qui se répondent, et loin de s’opposer, se rendent mutuellement hommage. » Dans un contexte de remise en question des vérités historiques citées plusieurs fois dans les prises de position politiques, le site renforce son ancrage sensible et refuse de schématiser l’Histoire.
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