Reportage | Une nuit avec les confinés de la rue à Perpignan

Lors du confinement du printemps, les autorités avaient ouvert le gymnase Diaz à Perpignan pour y accueillir les personnes sans-abri. Le retour d’expérience a permis d’adapter le dispositif au nouveau confinement sanitaire décidé depuis le 30 octobre.

Alors comment l’urgence sociale vient-elle en aide aux confinés de la rue ? Reportage nocturne à Perpignan avec la Croix-Rouge française ; avec les éclairages de Jean-Michel Fedon, directeur de la cohésion sociale des Pyrénées-Orientales.

♦ Comment les accueils pour personnes sans-abri s’adaptent au confinement ?

Jean-Michel Fedon a répondu à cette question. “Lors du premier confinement, nous étions partis sur l’ouverture d’un gymnase. Le gymnase Diaz comptait 50 places ; et nous avons eu au maximum 32 personnes sur une nuit. En moyenne, on avait une vingtaine de personnes.”

Ce qu’il est important de comprendre, c’est que nous nous devons de mettre des moyens à disposition des personnes sans domicile fixe ; mais cela ne veut pas dire qu’on peut entraver la libre circulation des personnes.

“Cela permet à la police de souligner aux personnes dehors qu’elles n’ont aucune raison de rester dans la rue ; puisque des lieux sont mis à disposition. Mais chacun peut refuser de suivre La Croix rouge ou Solidarité Pyrénées ; même s’il s’expose à une amende en restant dehors. Nous ne pouvons ni les retenir de force, ni leur interdire de sortir.”

“Nous nous astreignons à mettre à disposition des moyens pour essayer d’accueillir ceux qui souhaitent l’être ; en faisant le deuil de ceux qui ne le souhaitent pas. Car vous avez des gens qui souhaitent sincèrement être mis à l’abri, et nous avons le devoir de leur permettre de le faire ; mais il y a aussi des personnes qui ne veulent pas, y compris quand ils sont dans la rue. Et vous avez ceux qui ont une solution de repli, un squat, chez des amis…”

♦ 425 places d’hébergement d’urgence dans les Pyrénées-Orientales

“Sur ce nouveau confinement, on est partis sur un dispositif différent. Nous avons ouvert 31 places de plus ; et nous avons armé l’abri de nuit pour pouvoir accueillir du couchage. En temps normal, ce lieu permet de trouver une soupe ou une boisson froide, de mettre à l’abri des intempéries – du froid ou du chaud – 30 personnes sans couchage.”

Même spartiate, il s’agit d’une alternative à la rue. Tout le bâtiment de la Croix Rouge est désormais consacré à l’accueil ; ce qui nous permet de respecter les distances sanitaires entre les lits. Il y a aussi la prise de température, le gel et le masque obligatoire.

Jean-Michel Fedon

Selon le Préfet Étienne Stoskopf en maraude avec la Croix-Rouge, les Pyrénées-Orientales mettent à disposition 425 places d’hébergement d’urgence.

♦ Une nuit qui débute au standard du 115 de Perpignan

Le 115 est le numéro de téléphone du Samu social. Ce numéro permet à ceux qui ont besoin d’abri ou à ceux témoins du dénuement de personnes d’être mis en relation avec les structures d’aide. Dans les Pyrénées-Orientales, il s’agit de la Croix-Rouge française et Solidarité Pyrénées.

En ce premier soir où la tramontane a fait chuter les température, nous avons suivi la maraude de la Croix-Rouge. Au standard du 115 de Perpignan, 4 écoutants se relaient pour répondre au téléphone du lundi au dimanche de 7h à 21h30. En cette soirée de novembre, Cyril est à l’écoute. Le responsable nous précise que le “taux de décroché” du 115 est de 92% dans les Pyrénées-Orientales.

Selon le responsable du Service Intégré d’Accueil et d’Orientation, à Paris en 2019, le 115 ne pouvait prendre que 20 à 30% des appels de détresse.

Selon le responsable local du 115 :
– Les écoutants répondent positivement à 68% des appels ;
– Dans 17% des cas, il s’agit d’un manque de place ;
– Dans 20% des cas, c’est le demandeur qui refuse la solution proposée.
– En 2019, 20.227 appels concernaient de l’hébergement, 5.575 de la prestation sociale.

Selon un membre de La Croix Rouge, certaines personnes sollicitent le 115 pour un duvet ou un repas ; mais ne souhaitent pas venir sur les centres d’hébergement.

♦ Au fil des rues de Perpignan avec la Croix-Rouge

Ce soir, la maraude de la Croix Rouge s’arrête devant le passage entre l’ancienne et la nouvelle gare. Plusieurs hommes viennent à la rencontre des hommes en veste orange pour solliciter un repas. Les agents proposent aussi des masques ; 10.000 masques ont été distribués ce soir-là. Une nouvelle dotation de l’État de 80.000 masques jetables sera distribuée d’ici la fin du mois de novembre.

En chantier d’insertion, Houari nous confie : “Je dors dans des squats, à droite ou à gauche. Au quotidien, les repas ça nous aide un peu ; mais, avec le virus du Covid, c’est plus compliqué car tout est fermé. J’ai appelé le 115 à 20h, mais il n’y avait pas de place ; il faut que quelqu’un se désiste, je rappellerai. Ce soir, je crois que vais dormir à l’abri de nuit”.

Houari, 37 ans.

Selon Jean-Michel Fedon, les chiffres concernant les personnes sans domicile fixe dans le département sont difficiles à évaluer. De source policière, il y aurait environ 200 personnes qui naviguent un coup ici un coup là. Selon la maraude, ils seraient une cinquantaine à vouloir vraiment rester dans la rue.

Selon le responsable de la cohésion sociale dans le département, “toutes les nuits, une dizaine de personnes sollicitent le 115 et ne peuvent être acceptées faute de place. Ces 10 personnes demandent un couchage que l’on n’a pas. Mais, nous leur proposons une mise à l’abri ; et c’est là que souvent ils refusent cette solution”.

♦ “Pas de numerus clausus dans l’abri de nuit”

L’abri de nuit est un accueil spartiate et non pérenne ; les personnes sont accueillies pour un repas chaud ou une boisson fraîche. Youssef, 20 ans en attente d’un papier pour pouvoir travailler témoigne : “Ici, on peut venir pour les chaises ; les lits, c’est par le 115”. Il passera la nuit au chaud, mais sur une chaise.

À l’écart sur un lit de camp près de la bibliothèque, Mansour feuillette un dictionnaire ; “c’est toujours important d’apprendre des choses” nous dit-il. Son parcours de vie ? Il nous confie avoir eu tout pour être heureux ; mais “avoir trop fait la fête. Ma femme et ma fille ont fini par me demander de partir”. Il n’a pas revu sa fille depuis qu’elle avait 4 mois ; elle a aujourd’hui 4 ans 1/2 indique dans un souffle Mansour. “Des fois, je me démoralise ; même si je sais que la roue finira par tourner. J’ai un mental d’acier”.

Mansour, 44 ans

♦ Au centre d’hébergement d’urgence de l’hôpital, l’accueil est de plus longue durée

En temps normal, le centre d’accueil géré par la Croix Rouge au sein de l’hôpital accueille les personnes pour 7 jours ; avec le Covid, cette durée est passée à 30 jours. Des chambres de 4 personnes ; mais aussi un accompagnement à la réinsertion ainsi qu’un soutien psychologique et logistique pour leur permettre de trouver un emploi.

Lors de notre passage au centre, un agent de la Croix rouge aidait une jeune femme à écrire sa lettre de motivation pour une candidature en tant qu’agent polyvalent de supermarché. Sylvie anciennement Aide médico-psychologique (AMP) en maison de retraite accompagne désormais les personnes suivies par la Croix-Rouge dans leur parcours d’insertion.

♦ Les recommandations du plan France Stratégie* vis-à-vis de la pauvreté

La crise économique et sociale découlant de l’épidémie et des mesures prises pour la combattre aura certainement un effet intense sur la pauvreté qui se manifestera à différentes échelles temporelles.

France Stratégie

Les experts qui ont planché sur la note d’étape publiée ce 1er octobre ont indiqué 8 recommandations parmi lesquelles :

  • La prise en compte de nouveaux besoins ne peut pas se faire à budget constant. France Stratégie sollicite qu’une plus grande part du plan de relance soit dédiée aux solidarités.
  • “Il faut veiller à ce que les écarts constatés entre territoires en matière de besoins sociaux, de moyens financiers des collectivités territoriales et de différence des niveaux d’engagement dans les politiques de lutte contre la pauvreté ne créent pas des inégalités territoriales inacceptables”.
  • Le confinement a entraîné une baisse des démarches d’accès aux droits. La lutte contre le non-recours est encore plus essentielle dans ce contexte. Elle doit s’appuyer sur des efforts de simplification des démarches et davantage d’automaticité dans l’accès aux droits.
  • Les jeunes enfants et les enfants sont des victimes importantes de la crise ; en particulier dans les milieux les plus modestes.
  • Les mesures prises depuis le confinement ont permis de rapidement protéger ceux qui étaient déjà les mieux protégés ; mais la crise a réduit les revenus et aggravé la situation des personnes peu touchées par les mesures du fait de leurs conditions d’attribution. Ces populations doivent faire l’objet d’une attention accrue.
  • Plusieurs associations ont témoigné de difficultés financières à la suite du confinement pour faire face à la hausse du nombre de personnes les sollicitant. Il conviendra de s’assurer de la bonne répartition et de l’adéquation de la somme qui leur est dédiée dans le plan de relance. Il faudra également les soutenir dans leurs actions. Localement La Banque alimentaire a déjà fait part de ses difficultés, autant en manque de denrées que de bénévoles.

// Au cœur du sujet :

*France Stratégie est une institution rattachée au Premier Ministre qui a pour objectif de concourir à la détermination des grandes orientations pour l’avenir de la nation et des objectifs à moyen et long terme de son développement économique, social, culturel et environnemental, ainsi qu’à la préparation des réformes

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