Témoignages | Entre hier et demain, être étudiant au rythme Covid

Entre hier et demain, être étudiant au rythme Covid

Ils font partie des plus grandes victimes de cette crise globale liée à la pandémie : comment les étudiants ont-ils vécu cette année universitaire Covid +1 ? Comment se sont-ils préparés aux examens ? Comment voient-ils leur avenir proche ?

Nous avons rencontré deux étudiants perpignanais qui ont accepté de témoigner. Tous deux ont 21 ans. La première, Nour, est en Licence 3 Histoire de l’art à Paris IV Sorbonne. Le second s’appelle Mehdi. Il est en Licence 1 de Droit à Toulouse I Capitole. Retour sur cette année compliquée et discussion en vue de l’an prochain.

♦ La déprime d’une jeune adulte revenue chez papa et maman

Nour nous donne rendez-vous en début d’après-midi. Elle reprend les cours juste après. Mais elle nous explique être en plein examen de recherche : un exercice qui s’étale sur plusieurs jours. Ne perdons pas de temps.

La jeune perpignanaise est rentrée vivre chez ses parents à Perpignan en février. La totalité de ses cours et de ses partiels se faisant en distanciel.J’ai de la chance car je peux garder mon logement parisien pour l’an prochain. Beaucoup de mes potes ne peuvent pas, faute de job d’été, ou faute de job étudiant durant l’année dans des commerces non-essentiels par exemple ou dans des cafés-restaurants“. 

Naturellement, on demande à Nour comment se passe la vie quotidienne chez maman et papa, après plusieurs années étudiantes seule. “Comme personne ne peut sortir, et que personne n’a de vie à côté du travail, je le vois plutôt de manière positive et sous l’angle logistique. C’est un soulagement de les avoir, de pouvoir avoir mes machines faites, de même que les courses et les repas“.

Mais la jeune perpignanaise est clairement nostalgique des soirées étudiantes parisiennes. “Bien sûr que si la vie avait été normale je serais restée chez moi. Il ne faut pas minimiser la petite déprime par laquelle est passée une jeune adulte, qui a eu son indépendance, et qui ne l’a plus aujourd’hui”.

Illustration Génération "Covidards" © Kathryn Lee

♦ Nour tempère ses déceptions malgré un Erasmus annulé

La période des études est une période riche de souvenirs. Nour le sait bien. Elle voulait d’autant plus en profiter en bénéficiant, cette année, d’un semestre Erasmus à Chypre. Tout était sur les rails pour qu’elle embarque. On lui demande si elle a l’impression de se faire voler ces années par le Covid. Elle nous répond du tact au tac par un grand oui.

“Je suis dégoûtée ! Mon Erasmus a été annulé à cause de la situation. J’essaie de me rassurer en pensant à l’an prochain. Je prévois déjà de monter sur Paris pour une semaine de vacances et de fêtes d’au revoir avec ma promotion. C’est aussi quelque chose qu’on regrette : le manque des fêtes de fin de cycle.

Mais elle rebondit sur les nouvelles formules de ses cours suivis en ligne et relativise par pragmatisme : “Je pense que les cours en présentiel sont quelque chose qu’il ne faut pas enlever ; mais il faut le relativiser, et le repenser. Je prends mon exemple : la fac est à plus d’une heure de chez moi à Paris. Je passe beaucoup de temps dans les transports, juste pour aller en cours ; et sans parler des autres déplacements. Désormais, avec le distanciel, je mets à profit toutes ces heures.”

Un autre exemple : les boursiers sont obligés d’être présents en cours ; ils sont suivis, et ce n’est pas le cas pour les non-boursiers. Donc, avec le distanciel, il y a plus d’égalité. Il y a des choses à repenser. Avec le distanciel, je ne vois pas que du négatif, loin de là. Notamment l’entraide qui s’est construite via les réseaux sociaux. Il y a une solidarité qu’il n’y avait pas à la fac les années précédentes”.

Entre hier et demain, être étudiant au rythme Covid

♦ Nour : “J’ai l’impression d’être constamment en examen”

La discussion se poursuit et on questionne l’étudiante sur le déroulé de son année universitaire hors-norme. “J’ai l‘impression d’avoir été tout le temps en examen depuis janvier”. Entre les TD, le contrôle continue, les partiels, les dossiers de recherche : Nour accuse le coup. Elle regrette surtout le manque général de communication, de l’équipe pédagogique aux étudiants, ou même des enseignants entre-eux.

Tout est mélangé. J’ai l’impression que les enseignants n’échangent pas entre eux : parfois, j’ai un partiel qui commence à 18h pour terminer à minuit ; alors que j’en ai un autre qui est prévu au même créneau regrette la Perpignanaise. C’est un peu compliqué ! Cet incident m’est arrivé plusieurs fois. Pareil pour d’autres camarades”.

Elle poursuit son argumentaire :On nous demande beaucoup de travaux de recherche. Ils prennent du temps. Pourtant les heures de cours ne réduisent pas. C’est paradoxal. En plus, les enseignants essaient de nous arranger en nous laissant plus de temps. Par contre, les sujets sont plus durs et ils attendent plus de qualité. Cette année, je me suis retrouvée à faire des examens qui prennent une semaine entière, à cause du niveau demandé ; alors que normalement nos examens en présentiel durent deux heures“.

Entre hier et demain, être étudiant au rythme Covid

Une chose agace tout particulièrement Nour : J’entends des gens dire que les années faites lors des confinements sont plus faciles que la normale. Non ! La preuve : mes notes n’ont pas bougé alors que je travaille bien plus“.

SONDAGE : Effectué du 22 au 25 mars 2021, auprès de mille jeunes âgés de 18 à 25 ans, un sondage Ipsos pour la Fage* révèle que 26% (14% en 2020) d’entre-eux craignent “complètement” une dévalorisation de leur diplôme avec la crise et le confinement. De citer parmi les autres réponses : “oui plutôt” à 41%; “non plutôt pas” à 25%; et à 8%, “non pas du tout”.

♦ Un sentiment général de laissé-pour-compte

Nour commence ses grandes vacances dans quelques jours. “C’est très sympa“. Une semaine s’étant ajoutée aux vacances de février, l’université a décidé de retirer la traditionnelle semaine de révisions précédant les partiels de fin de semestre. “Moi je suis contente, mais ils ne nous ont pas laissé le choix. Les étudiants ne sont pas écoutés. On n’a jamais demandé notre avis. Je regrette ce manque de considération”.

Un sentiment qui s’ajoute au mal-être du confinement et de l’isolation. “Avant, nous avions des coupures dans la journée de travail. Puis on était entourés. On voyait autres choses que les cours et les examens. Ce n’est plus le cas avec les mesures sanitaires. J’ai l’impression que quelque chose ne va pas bien. On dirait qu’on vit pour ça”

Nour poursuit : Je pense que les étudiants en ont marre. Il y a un gros ras-le-bol cette année. Plusieurs de mes potes ont baissé les bras face aux examens, et d’autres, pire, ont carrément décroché en Licence 3″

Paris images d'illustration

♦ Nour : “Désormais, je trouve que c’est dur de se projeter”

À ce sujet, le sondage Ipsos interroge son échantillon de mille jeunes si l’épidémie a-t-elle provoqué un décrochage important, ou non, dans les études. 20% des interviewés ont répondu par “très important” (10% en 2020) ; 40% par “assez important” (28% en 2020) ; 27% par “peu important” ; 7% “pas important du tout” et 6% n’y ont pas vu d’effet du tout.

La Perpignanaise est déjà en retard cet après-midi-là. Elle doit rejoindre l’un de ses derniers cours de l’année, face caméra, à l’écran. Avant de nous quitter, elle essaie désespérément de visualiser sa prochaine année universitaire.

Désormais, je trouve que c’est dur de se projeter ; que ce soit pour un master ou pour un travail. Notamment car on a trop peu d’informations des universités et des autorités“. Son objectif ? Un master en lien avec l’histoire de la photo et du photojournalisme. Il est temps de retrouver Mehdi.

L’impact de la crise sanitaire sur la valeur du diplôme © Ipsos | Enquête Jeunes – Vague 2 – Mars 2021

♦ Mehdi, le Covid et le concours d’entrée à Sciences Po

Mehdi a subi de plein fouet, il y a un an, les conséquences de la pandémie. Au lycée, il a une ambition : intégrer Sciences Po via son concours d’entrée. En terminale, ses notes sont moyennes et il échoue de peu au concours. Advienne que pourra. Mehdi, soutenu par ses parents, se lance dans une année entière à se préparer pour une deuxième tentative. Seul, il se concentre à part entière sur ces révisions.

Mais la nouvelle tombe avec la situation sanitaire qui se dégrade : le concours – fixé mi-avril 2020 – est annulé quelques semaines avant. Pas de report possible : les admissions se feront au dossier. “L’année dernière a été une année blanche pour moi. Ce sont des mois et des mois de préparation pour rien ou presque”, accuse Mehdi qui se tourne donc vers une inscription en Licence 1 de Droit à Toulouse.

“Cette année je cherche à relativiser. J’essaie de tirer du positif. Je n’ai pas envie de sombrer dans la déprime ou de baisser les bras, malgré cette période jamais vue. Certains vivent mieux que d’autres l’isolement lié aux cours en distanciel. Je pense que ça ne m’a pas touché car je l’ai cultivé”.  

♦ “On était régulièrement prévenu qu’on allait être prévenu !”

D’après Mehdi, à la fac du Capitole, le distanciel est ordonné dès la première semaine après la rentrée. “On n’a même pas eu le temps de rencontrer nos groupes de TD ou d’échanger avec nos camarades et nos enseignants. Mais le plus gênant, c’est qu’on était régulièrement prévenu qu’on allait être prévenu de la situation : la communication était très mauvaise. C’était réduit à ça. Ça a beaucoup impacté l’année”.

Le jeune perpignanais poursuit quant aux adaptations dues à la situation sanitaire : “Les examens ne sont pas toujours adaptés pour le meilleur : on a eu des dissertations – qui prennent normalement trois heures – à faire en une seule heure ou sur une seule page. Et nous avons été tenus au courant une semaine à l’avance. Alors que la méthode change complètement. Ça a été comme ça toute l’année et c’était très angoissant. Heureusement qu’on avait les réseaux sociaux pour remédier au manque d’informations

Comme Nour, Mehdi a terminé l’année plus tôt que prévu. Il déplore ce changement de calendrier et le manque de concertation. “Mes partiels sont déjà passés. C’est bête, car on a eu un semestre qui ressemble davantage à un trimestre. Désormais, ça fait un mois et demi qu’on attend les résultats. J’aurais préféré passer les examens plus tard dans l’année, pour avoir plus de temps pour réviser et me préparer”.

L’impact de la crise sanitaire sur le projet d’orientation et professionnel © Ipsos | Enquête Jeunes – Vague 2 – Mars 2021

♦ Le business des prises de notes plus actif que jamais

Plus globalement, et malgré le manque de comparaison, comment Mehdi a-t-il vécu ces cours à l’écran ? J’avais vraiment envie d’aller à la fac après cette année blanche, d’aller en amphithéâtre, de rencontrer de nouvelles personnes. Profiter de mon appartement et de mon indépendance. Je voulais avoir cette raison de vivre de manière indépendante. Je voulais profiter de ce cadre très galvanisant. S’imposer son propre cadre n’est pas évident”.

Il revient plus spécifiquement sur le côté enseignement : “Avec le distanciel, même les profs sont désarmés, pédagogiquement parlant. C’est d’autant plus difficile sans contact. Et ça vaut à plusieurs échelles : entre eux et nous, les étudiants, et entre nous et nous. C‘est quelque chose qu’on oublie régulièrement. D’autant plus que lors des cours magistraux, la prise de notes est très soutenue. La plupart des élèves ont du mal à prendre la totalité du cours. Donc c’est important d’avoir des voisins d’amphi : parfois, ce sont les cours de quelques étudiants, les plus acharnés, qui tournent dans toute la promotion. Ce n’est pas pareil depuis chez soi”.

Dès octobre, comme Nour, Mehdi est revenu vivre chez ses parents à Perpignan. Il a lâché son appartement à Toulouse. Ce retour chez maman et papa, le jeune homme ne le vit pas toujours très bien.

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♦ Quand ça s’engueule en plein examen en visio

D’emblée, l’étudiant martèle que “la vie à la maison, avec la famille, n’est pas aussi propice aux études qu’on peut le penser”. Quelques anecdotes ? “J’ai eu le droit à une dispute de famille en plein partiel en visio. Ou alors des travaux”Aujourd’hui en vacances, Mehdi cherche du travail, ainsi qu’une place dans un logement Crous. Il pense que l’instabilité liée à la pandémie complique ces tâches.

Quel est son plan B si la situation est la même l’année prochaine en Licence 2 ? Décidera-t-il, s’il en a les moyens, de garder son logement ? “Mon budget est très limité. J’essaie d’anticiper. Par contre, s’il n’y a que des cours en distanciel et que je ne trouve pas d’appartement dans mes prix, là ce sera très compliqué. On trouvera des solutions“.

L’échange avec Mehdi touche à sa fin. Il conclut : “Il faudra que j’aie mon logement à Toulouse. Je n’ai pas envie de revivre une année universitaire chez mes parents. J’ai besoin d’espace”.

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♦ L’inquiétude chez les jeunes a augmenté depuis un an

Effectué du 22 au 25 mars 2021 et auprès de mille jeunes âgés de 18 à 25 ans, un sondage Ipsos pour Lafage* confirme certaines conséquences de la pandémie sur les jeunes étudiants :

  • 76% des jeunes se sont sentis fragilisés (psychologiquement, affectivement ou physiquement) ; 73% en 2020.
  • 27% d’entre eux ont eu des pensées suicidaires ; 23% en 2020.
  • 39% affirment que la crise n’a pas impacté leur projet d’orientation et/ou professionnel pour l’année suivante ; 48% en 2020.
  • 23% affirment que oui, il a été modifié et ses intentions revues à la baisse ; 15% en 2020.
  • 18% affirment que le projet est toujours le même mais qu’il a pris du retard ; 13% en 2020.
  • 14% affirment qu’il a été modifié et réorienté ; 9% en 2020.
  • 6% affirment qu’il a pris fin à cause de la crise; 5% en 2020.

*Fédération des associations générales étudiantes.

L’état psychologique, affectif et physique des jeunes depuis le début de la crise sanitaire © Ipsos | Enquête Jeunes – Vague 2 – Mars 2021

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