Génération « Covidards » | Portrait de ces jeunes des Pyrénées-Orientales en difficulté

Leurs grands-parents sont des Soixante-huitards ; eux seront des Covidards. Là où d’autres auront connu au même âge une relative insouciance, eux se souviendront du Coronavirus et de son cortège de diplômes bradés, du chômage, de l’inactivité et de la précarité.

La rédaction vous propose une exploration sociale de cette jeunesse à travers certaines de ses difficultés au quotidien.

♦ Plus de 200.000 jeunes d’Occitanie âgés de 16 à 29 ans inactifs ou au chômage

Cela représente un jeune sur cinq dans la Région ; et même un jeune sur trois dans certaines zones d’emploi situées sur le pourtour méditerranéen. Si pour certains, l’entrée dans la vie active – également synonyme de prise d’indépendance – se passe bien, pour d’autres cela s’avère plus compliqué. Chaque jeune sans emploi a son propre parcours, mais on distingue trois grands profils :

  • les très jeunes ayant quitté précocement le système scolaire, avec peu voire pas du tout de qualification,
  • les jeunes chômeurs diplômés à la recherche de leur premier emploi,
  • et les jeunes inactifs.
Salon TAF-9
Salon TAF à Perpignan – Février 2020

Qu’il soit choisi ou subi, l’éloignement de l’emploi peut s’inscrire dans la durée pour certains jeunes. Afin de lutter contre la précarité sur le marché du travail et le décrochage scolaire, il est important de repérer et identifier les situations et les circonstances dans lesquelles les jeunes s’éloignent de l’emploi ou se retrouvent au chômage ou inactifs. 

Ces 200.100 jeunes – se déclarant inactifs, non scolarisés ou au chômage en 2017 – représentent 22% de leur classe d’âge ; ce qui est supérieur à la moyenne nationale de 20%. L’Occitanie se classe parmi les régions où les jeunes sont les plus éloignés de l’emploi avec les Hauts-de-France, la Corse et la Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Répartition des 16-29 ans selon leur situation face à l’emploi en Occitanie en 2017
Répartition des 16-29 ans selon leur situation face à l’emploi en Occitanie © Insee, recensement de la population 2017

♦ Quand le risque de devenir inactif s’accroît avec l’âge

En France, la scolarité n’est obligatoire que jusqu’à 16 ans. Pourtant la majorité des jeunes reste dans le système scolaire jusqu’à 18 ans. Ils le quittent ensuite plus ou moins rapidement selon le parcours d’études suivi.

Le risque de devenir inactif s’accroît avec l’âge : il est très faible de 16 à 18 ans (6%) mais explose à 25 ans (28%). À 29 ans, 25% des jeunes sont toujours éloignés de l’emploi ; soit un sur quatre.

INSEE Occitanie, Étude n°99 – décembre 2020

Cette situation touche aussi bien les hommes que les femmes ; mais ces dernières atteignent un pic d’inactivité et de chômage à 27 ans. Chez les hommes, ce pic se situe à 22 ans. Deux raisons peuvent expliquer cet écart de 5 ans entre les deux sexes. Les femmes sont généralement plus diplômées du supérieur que les hommes. De ce fait, leur entrée sur le marché du travail et éventuellement leur statut de chômeuse est plus tardif. Dans le même temps, la part des jeunes au foyer augmente significativement à partir de 23 ans ; et ce sont majoritairement les femmes qui sont concernées.

Illustration Génération "Covidards" © Kathryn Lee
Illustration Génération « Covidards » © Kathryn Lee

♦ Les zones d’emploi du littoral méditerranéen sont plus touchées par la précarité

L’économie étant saisonnière, les taux de chômage et de pauvreté y sont parmi les plus élevés de France. Dans les zones de Perpignan, Béziers, Narbonne, Agde-Pézenas, les jeunes sont davantage confrontés au chômage et à l’inactivité : jusqu’à 32% des 16-29 ans y sont éloignés de l’emploi.

Même si elles sont nombreuses, les situations de ces jeunes sont liées à leur parcours individuel. Cependant, entre les jeunes au chômage et ceux inactifs, de grands profils émergent.

À partir de 18 ans, les jeunes, aussi bien les hommes que les femmes, deviennent plus nombreux à faire partie des chômeurs. Le pic est atteint aux alentours de 24 ans : 20% des jeunes de cet âge sont au chômage. Les entrées sur le marché du travail, plus fréquentes à partir de 25 ans, font diminuer cette part à 17% pour les 29 ans.

Source: Insee, Filosofi 2013 - Cartographie: DRJSCS Occitanie, mars 2017
Source: Insee, Filosofi 2013 – Cartographie: DRJSCS Occitanie, mars 2017

♦ Alors qui sont ces jeunes à l’écart de l’emploi ?

Quatre grands profils émergent parmi ces jeunes ; et tout d’abord, les peu diplômés.

Âgés de 22 ans ou plus, ces jeunes ont quitté le système scolaire depuis plusieurs années sans atteindre le baccalauréat. Leurs chances de reprendre leurs études sont très faibles. Certains ont déjà travaillé, mais quatre sur dix recherchent un emploi depuis au moins un an ; contre trois sur dix pour l’ensemble des chômeurs de 16 à 29 ans. 34% de ces jeunes sont parents contre seulement 17% de l’ensemble des jeunes chômeurs. Cette situation familiale a un impact aussi bien sur les femmes que sur les hommes. Ce profil regroupe 35.400 jeunes ; soit 26% des jeunes chômeurs.

Viennent ensuite les jeunes nouvellement diplômés du supérieur à la recherche d’un premier emploi.

Ils représentent 21% des jeunes au chômage. Ils n’ont pas de contrainte familiale liée à la naissance d’un enfant et leur recherche d’emploi se mesure en quelques mois seulement. Parmi les 29.300 jeunes de ce profil, les femmes sont majoritaires puisqu’elles sont aussi plus nombreuses dans les parcours d’études longs.

Santé mentale et discriminations 2

Troisième profil : les jeunes qui renoncent à poursuivre leurs études.

Âgés de 16 à 19 ans, ces jeunes ont quitté le système éducatif et ne souhaitent pas reprendre leurs études. Ils sont 21.200, soit 15% des jeunes au chômage. Ils peuvent être titulaires d’un baccalauréat ou d’un CAP ou bien – dans quatre cas sur dix – être « décrocheurs ». Vivant encore pour la plupart chez leurs parents, ces jeunes sont à la recherche d’un emploi depuis peu. Dans ce groupe, les hommes sont plus nombreux que les femmes.

Pour finir, les titulaires d’un baccalauréat professionnel et les jeunes en cours d’insertion.

Au nombre de 17.000 (12% des jeunes chômeurs), ils ont un parcours plus atypique. Ils ont suivi un cycle d’études court et sont sortis du système scolaire depuis plusieurs années déjà. La grande majorité d’entre eux a déjà travaillé et recherche un emploi depuis moins d’un an. Ils ont acquis des compétences professionnelles et alternent donc contrats courts et périodes de chômage de courte durée.

À ces quatre profils s’ajoutent 35.000 jeunes chômeurs qui, du fait de leur situation individuelle, ne correspondent à aucun profil. Ils représentent 26% de la totalité des jeunes chômeurs.

Durée passée dans la catégorie dite NEET : ni en études, ni en emploi, ni en formation © enquête Emploi 2018, calculs Dares.
Durée passée dans la catégorie dite NEET* : ni en études, ni en emploi, ni en formation © enquête Emploi 2018, calculs Dares.

♦ Inactivité ne veut pas dire chômage, et réciproquement

Lorsqu’ils ne sont pas chômeurs, les jeunes non scolarisés se déclarent inactifs. Cette inactivité augmente avec l’âge : 4% à 16 ans, 9% à 29 ans. Elle peut coïncider avec l’arrivée du premier enfant ; évènement qui va retarder l’entrée dans la vie active. Elle peut également correspondre à l’abandon des recherches d’emploi qui fait basculer de la catégorie des chômeurs à celles des inactifs.

97% des personnes au foyer sont des femmes et huit sur dix ont des enfants. Pour la majorité d’entre elles, l’arrivée d’un enfant a mis en pause leur carrière et les a fait sombrer dans l’inactivité.

INSEE Occitanie, Étude n°99 – décembre 2020

Parmi ces jeunes mères au foyer, un quart élève seules leurs enfants ; et une sur deux a déjà travaillé. La plupart n’ont pas le baccalauréat et elles sont seulement 11% à être diplômées du supérieur.

Pour les 46.400 jeunes inactifs qui ne se déclarent pas au foyer, les profils sont très variables. Certains souhaitent simplement faire une pause dans leurs études tandis que d’autres se sentent découragés par le marché du travail. D’autres encore, sont dans l’incapacité de travailler, pour des raisons de santé ou de handicap, ou – plus singulièrement – de détention. Un tiers de ces jeunes ne sont peu ou pas diplômés et n’ont jamais travaillé.

Illustration Génération "Covidards" © Lukas Hufnagl
Illustration Génération « Covidards » © Lukas Hufnagl

♦ Tel père tel fils, un déterminisme social toujours présent

La situation familiale a un impact relatif sur celle des jeunes. La présence de parents ou d’un conjoint capables de soutenir l’insertion professionnelle d’un jeune a son importance.

Vivre dans un milieu familial précaire semble être un facteur associé à l’inactivité ou au chômage. Les jeunes inactifs se retrouvent à la tête d’une famille monoparentale ou vivent avec des parents ou un conjoint ayant eux-mêmes des difficultés d’insertion dans le monde du travail. Cette fragilité familiale touche 54% des jeunes inactifs ou au chômage ; contre 33% des jeunes en emploi ou en études. Les plus précaires, 28% des jeunes et principalement ceux au foyer, cumulent fragilité familiale et difficultés professionnelles.

Positionnement à l’égard de sa vie selon le niveau de diplome, le statut d’activité, le statut familial et le sentiment de restriction budgétaire (en %) © Source : INJEP-CREDOC, Baromètre DJEPVA sur la jeunesse, 2019
Positionnement à l’égard de sa vie selon le niveau de diplome, le statut d’activité, le statut familial et le sentiment de restriction budgétaire (en %) © Source : INJEP-CREDOC, Baromètre DJEPVA sur la jeunesse, 2019

♦ Une situation guère plus reluisante du côté des étudiants

Depuis l’adoption des mesures de distanciation sociale, ainsi que le premier confinement (du 17 mars au 11 mai), la quasi intégralité des établissements de formation académique ou professionnelle ont adopté le virtuel et propose des cours « en distanciel ».

Un format peu rodé, des difficultés d’accès à un ordinateur individuel, sans compter les connexions trop bas débit ; il n’en fallait pas plus pour que 4% des élèves (soit 500.000 jeunes) décrochent.

De leur côté, après une fermeture au printemps, les universités ont eu droit d’ouvrir leurs portes à l’automne dans des conditions « dégradées ». Difficile pour les étudiants d’assister aux travaux pratiques ou dirigés avec la mise en place sanitaire de demi-groupes ou de binômes ; sans oublier l’incompréhension et les récentes polémiques autour des examens en présentiel.

Illustration Génération "Covidards" © Lina Khalid
Illustration Génération « Covidards » © Lina Khalid

Car depuis la fin octobre, retour à la case « bas débit » ; une situation hors normes et compliquée comme en témoigne Paola, cette étudiante originaire de Perpignan actuellement en école de management à Paris. 

« Le suivi en distanciel dispose d’une grande latitude qui vous trompe avec un faux sentiment de liberté. Après, quand vient le temps des examens, on déchante bien vite au vu du retard accumulé. Personnellement, sans la présence d’un petit groupe de classe impliqué, j’aurais redoublé comme beaucoup d’autres. »

Le redoublement est d’ailleurs une des solutions que certains jeunes envisagent ; pour éviter un diplôme au rabais, voire par peur d’entrer dans le monde professionnel dans ce contexte de crise.

♦ La Région Occitanie tente de consolider la fracture numérique

Depuis le printemps dernier, la Région a distribué aux universités et grandes écoles 5 000 ordinateurs portables et depuis le mois de novembre 2 000 clés 4G actives jusqu’à la fin de l’année universitaire.

« Destinés aux étudiants les plus précaires, ces outils numériques doivent leur permettre de suivre leurs cours à distance grâce à une connexion de qualité et ainsi assurer la continuité pédagogique. La mobilisation de la Région et des établissements permettra d’équiper les étudiants avant les vacances de Noël, leur assurant des conditions plus sereines pour préparer et passer les examens du 1er semestre. »

En lien avec les besoins identifiés par les établissements et les CROUS, la Région Occitanie a également prévu de commander 1000 clés 4G supplémentaires en janvier 2021.

Rencontre étudiants Université Paul Sabatier, Toulouse, 9 décembre 2020 © Fabien Ferrer
Rencontre étudiants Université Paul Sabatier, Toulouse, 9 décembre 2020 © Fabien Ferrer

♦ Perte de repères, lassitude, déprime, mal-être quand ce n’est pas dépression

Ces termes résonnent pour la génération des Covidards. En pleine période de développement personnel et en quête d’un avenir professionnel, certains jeunes s’acclimatent difficilement à la situation actuelle. 

Un constat général que dresse Marion Leboye, Présidente de la fondation FondaMental. « Depuis septembre, notre activité augmente très fortement, avec des patients déjà connus qui ont rechuté et de nouveaux qui arrivent. Nous nous attendons à une multiplication par trois des dépressions sur l’ensemble de la pandémie.« 

En déplacement à l’Université Paul Sabatier, Carole Delga, présidente de la Région Occitanie, évoquait l’isolement de nombreux jeunes provoqué par les confinements successifs. Alertée par les représentants des étudiants, la Région a mobilisé un fonds d’urgence pour venir renforcer les actions des établissements et du CROUS en faveur de l’accompagnement psychologique (capacités d’accueil et d’écoute). Aujourd’hui, le délai de prise en charge moyen est de trois semaines.

Nuage de mots constitué en fonction du nombre d’occurrences de la thématique (taille des mots proportionnelle au nombre d’occurrences). © Source : INJEP-CREDOC, Baromètre DJEPVA sur la jeunesse, 2019.
Nuage de mots constitué en fonction du nombre d’occurrences de la thématique (taille des mots proportionnelle au nombre d’occurrences). © Source : INJEP-CREDOC, Baromètre DJEPVA sur la jeunesse, 2019.

♦ Un Coronavirus synonyme de précarité pour les jeunes

La crise sanitaire de la Covid-19 a nettement fragilisé l’activité des jeunes. Entre mars et septembre 2020, l’activité des demandeurs d’emploi âgés de 16 à 29 ans a augmenté de 8,2% contre 4,2% pour l’ensemble de ces demandeurs d’emploi.

Plusieurs raisons à cela : les jeunes actifs occupent souvent des professions qui ont été mises à l’arrêt pendant le confinement (culture, restauration, hôtellerie…).

Évolution du nombre de demandeurs d’emploi inscrits en fin de mois (DEFM) de catégories A, B et C en Occitanie © Pôle emploi, données brutes en fin de mois
Évolution du nombre de demandeurs d’emploi inscrits en fin de mois (DEFM) de catégories A, B et C en Occitanie © Pôle emploi, données brutes en fin de mois

Mise à l’arrêt des contrats d’intérim, à temps partiel ou étudiants ; c’est la précarité qui se profile à l’horizon pour nombre de jeunes. Une situation alarmante que nous ont confirmée les associations de terrain et que nous évoquait dans une récente interview Jérôme Capdevielle, président de la CAF des Pyrénées-Orientales.

Aujourd’hui, des étudiants sont à la rue ! Les jeunes sont les plus impactés par la crise ; un glissement s’est fait. Ils ont perdu énormément de subsides pour arriver à joindre les deux bouts. On les croise de plus en plus au niveau des banques alimentaires. C’est vraiment tragique !

Comparaison des ressources annuelles des jeunes en emploi, en études ou NEET © Source : DREES- INSEE, Enquête nationale sur les ressources des jeunes 2014 - traitement INJEP.
Comparaison des ressources annuelles des jeunes en emploi, en études ou NEET* © Source : DREES- INSEE, Enquête nationale sur les ressources des jeunes 2014 – traitement INJEP.

♦ La roue de se-CROUS

En difficulté financière, Paul, étudiant en BTS à Perpignan, témoigne de son quotidien.

« Le manque d’argent m’empêche de pouvoir disposer d’un budget essence et même de manger le midi. Je vis encore auprès de ma famille également en difficulté financière ; et chaque semaine on se serre de plus en plus la ceinture. J’envisage même de mettre un terme à mon BTS à quelques mois de l’examen final pour subvenir à nos besoins. »

Contactés sur d’éventuelles lenteurs administratives, les services du CROUS de Montpellier nous ont indiqué que « malgré un accroissement du nombre d’étudiants depuis la rentrée, le réexamen pour ceux qui l’ont demandé de leur situation au vu de la dégradation de la situation financière familiale liée à la crise, les dossiers qui se sont ajoutés pour ceux dont le stage obligatoire avait été reporté au dernier trimestre, réouvrant un droit à bourses, la mise en place de l’aide supplémentaire de 150 €, tous les étudiants dont les dossiers sont complets ont bénéficié du paiement de leur bourse du mois de décembre + les 150 € ; et ce grâce à une implication très forte des services qui les instruisent. Il n’y a pas de problème de versement des bourses lié à la pandémie.« 

Par ailleurs, le CROUS nous a confirmé avoir renforcé son dispositif d’accompagnement social et psychologique en raison du contexte : commissions d’action sociale hebdomadaires pour débloquer des aides d’urgence aux étudiants, renforcement des suivis psychologiques, mise en place d’étudiant référent dans les cités, repas social à un euro…

Dispositif étatique « un jeune, une solution », ré-ouverture des universités en février 2021, soutien financier et accompagnement personnalisé ; ces mesures suffiront-elles pour aider ces jeunes à se projeter dans l’avenir ?

*NEET = cet acronyme anglais désigne les jeunes ni en études, ni en emploi, ni en formation. En 2017, ils étaient 1,6 millions en France.

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