Dossier Islam en France 3/4 | Repenser les autorités musulmanes

Islam en France

Au centre de la discussion que l’on vous présente en quatre épisodes ? Laïcité, communautarisme, autorités religieuses, inaction de l’État, ghettoïsation, crise et interprétations de l’Islam. Place au troisième volet de ce format magazine.

Pour ce faire, une parole unique est donnée : celle de la Perpignanaise Samia Selmani. Cette docteur, en littérature et civilisation comparée, était consultante du Fait religieux auprès du Ministère de la justice. Élue en janvier dernier, et ce pour un mandat de deux ans, elle a été intronisée en octobre présidente de l’Amitié Inter-Religieuse du Roussillon (AIR66). Samia Selmani est également la créatrice du magazine interdisciplinaire Méditerranée-Plurielle.

♦ Attaques terroristes : terreau d’amalgames et de reproches

Nous lançons le thème de l’actualité de ces dernières années ; plus précisément, malheureusement, des attentats terroristes revendiqués par DAESH, ou autres “loups solitaires”. Nombreux ont été les amalgames sur les réseaux sociaux et dans certaines émissions. Samia Selmani insiste sur le fait “qu’on ne le répète jamais assez : rien ne peut les justifier. Surtout pas au nom de Dieu. Impossible. Je condamne ces attaques criminelles“.

Et la présidente de l’AIR 66 de confier : “Le degré de choc est à chaque fois similaire. Il ne faut pas répondre à chaud, laisser ses émotions, essayer d’être objectif. Je n’aurais pas pu en parler juste après“.

Samia Selmani – de par son rôle associatif – a été au premier plan des interrogations, voire des reproches, envers le monde musulman. “Qu’est-ce que la communauté musulmane ? Je n’aime pas le terme communauté. Je préfère celui de population. On lui a reproché son silence assourdissant. En privé, la majorité de ces musulmans condamnent sans restriction. Mais pourquoi ne s’expriment-ils pas publiquement ? Même si certains l’on fait. Oui certains ont condamné publiquement ces actes. Bien sûr, je ne vais pas répondre à leur place, ce n’est pas mon rôle. Par contre, je peux émettre quelques hypothèses. Serait-ce une question de représentativité ? De honte, face à la radicalisation d’une certaine minorité qu’ils n’ont pas vue. Cette minorité qui nuit aux bonnes relations citoyennes. Ils réalisent la complexité de comportement de cette minorité, le décalage entre discours et réalité”.

Perpignan, Janvier 2015, manifestation suite aux attentats à Paris © Arnaud Le Vu / MiP
Perpignan, Janvier 2015, manifestation suite aux attentats à Paris © Arnaud Le Vu / MiP

♦ Une remise en question de l’organisation de l’Islam

Pour la native d’Oran – suite à cette actualité et pour lutter contre la radicalisation d’une minorité – l’Islam en France doit se repenser en trois points.

Ouvrir des formations pour imams en France

Qu’on le veuille ou non, il faut faire des études : l’Imamat ne tombe pas du ciel. Il faut des institutions théologiques avec la nomination de recteurs, et de rectrices, de mosquées. On ne parle jamais de rectrice. En aucun cas ceci n’est interdit sur le plan religieux. Le recteur est une personne qui s’occupe administrativement, et pédagogiquement, d’une structure, d’enseignement ou non. Donc, qu’est ce qui interdirait le fait qu’une femme soit rectrice d’une mosquée ? 

En finir avec les imams autoproclamés

De même pour ceux venus de l’étranger. Avoir des imams formés ici en France, et maîtrisant les deux langues, c’est essentiel ! Bien sûr, on ne peut pas se dire imam sans être à l’aise avec l’arabe classique, et le dialectal. Idem pour le français ! Je ne parle pas seulement pour la discussion : il faut avoir la caisse à outils quand on est face aux textes, pour les travailler avec les bons procédés littéraires. C’est comme si on demandait à quelqu’un de changer le moteur d’une voiture, sans même connaître le nom des pièces, et les outils. Une fois cette maîtrise linguistique acquise, il faudrait que les imams soient au fait du contexte sociétal de l’Islam en France. Car notre société est différente de celle d’Arabie saoudite ou du Maroc. 

Davantage d’enseignants de langue arabe dans les établissements scolaires

L’école française a longtemps souffert au sujet de l’enseignement des langues étrangères. Aujourd’hui, il y a peu de collèges qui enseignent la matière Arabe, sauf en cas de forte demande. Faute d’avoir assez de vrais enseignants formés, ces enfants sont envoyés dans les mosquées ; où les enseignants sont autoproclamés. Tout comme dans le cas des imams, la pédagogie ne tombe pas du ciel. Donc ces élèves – qui ont généralement entre 6 et 14 ans – sont dans des mosquées, sans distinction entre l’apprentissage linguistique, et l’apprentissage religieux. Pourtant, on a les compétences pour, même au niveau départemental. Mais il n’y a pas de poste, parce qu’il n’y a pas de budget, pas de recrutement. Il n’y a pas de volonté : c’est un dossier épineux sur lequel nos gouvernements devraient plancher.

La Prière © mucahityildiz
La Prière © İbrahim Mücahit Yıldız

♦ Samia Selmani : “L’homme de religion doit être pédagogue” 

L’arabe littéraire est le latin de la religion musulmane. Dans certaines mosquées, tout comme dans certaines églises, les prêches et sermons se font encore en ces langues. Celles de Perpignan, et du département, n’y échappent pas. Pour la présidente de l’AIR 66, “c’est primordial d’imposer et de respecter ces sermons en français, en France“.

Dans l’Islam, deux raisonnements émergent. L’un prône l’utilisation de la langue arabe pour les prêches, et argumente par l’aspect cultuel de la langue. L’autre, plus souple, défend l’utilisation de la langue du pays ; pour que le message partagé à l’assemblée soit respecté. Les prières, elles, se font toujours dans la langue de l’Islam.

On est en France, tout le monde ne maîtrise pas l’arabe classique. Je plains la majorité qui ne comprend pas. Et pourtant, ils passent à côté de messages sublimes, quel dommage“, constate Samia Selmani. “Le problème n’est pas d’ordre religieux. L’imam ou le prêtre qui n’utilise pas la langue française doit se poser des questions de fidélité, de pédagogie. L’homme de religion doit être pédagogue“.

Coran © Ziya Alishanli
Coran © Ziya Alishanli

♦ Nous rebondissons sur la question de l’Imamat féminin

Le phénomène se multiplie, en France, mais surtout en Europe du Nord. Récemment, Le Monde a titré le portrait d’imames françaises, et en dénombre trois. Ces musulmanes sont le visage d’un islam progressiste et spirituel.

Selon Samia Selmani, aucun texte sacré de l’Islam n’interdit ces postes religieux aux femmes. La présidente de l’AIR 66, à titre privé et bénévole, est aussi aumônier musulmane pour les détenues du centre pénitentiaire de Perpignan. Mission qu’elle commentait pleine d’entrain dans notre premier volet. Interrogée sur la possible envie de devenir imame, elle esquive, arguant de sa déontologie professionnelle : “En tant qu’enseignante dans la fonction publique, garante de la laïcité, il y a certains cadres à ne pas dépasser. Ça me semble source de conflits“. Et devenir rectrice alors ? “Je ne me suis jamais posé la question“.

Elle conclut : “J‘ai rencontré la foi quand j’ai compris que Dieu ne se trouve ni dans une mosquée, ni dans une synagogue, ni dans une église. Je pars de ce principe. On peut avoir un lien direct avec Dieu sans forcément être dans un bâtiment“. 

♦ “Une orthodoxie de masse avec une pression communautaire”

D’après Samia Selmani, il n’y a pas d’autorité hiérarchisée dans l’organisation de l’Islam. Elle commente : “Avoir une autorité religieuse est important. Chez les catholiques, il y a l’évêque et une hiérarchie sous forme pyramidale ; alors que l’autorité religieuse musulmane est horizontale. Les instituts de savoirs, et de connaissances, peuvent incarner cette autorité. Et là, je parle de la corporation des érudits et des écoles théologiques, qui pourraient être une forme de synode, de conseils. Parce que malheureusement, aujourd’hui, faute d’avoir un clergé, nous nous retrouvons avec ce que j’aime appeler l’orthodoxie de masse. C’est une formulation qui vient du chercheur Radouane Attiya, directeur de l’Institut de Promotion des Formation sur l’Islam en Belgique. C’est finalement un clergé virtuel avec une pression communautaire“.

De ce fait, elle dénonce le manque d’une possible, et véritable, autorité. “Chacun peut parler au nom de cette population, de la religion, et s’autoproclamer. Il y a même des imams youtubeurs“.

Le cas très politisé de Hassen Chalghoumi – imam de Drancy et responsable associatif – fait d’ailleurs débat chez les musulmans; comme le souligne le média AJ+ du groupe qatari Al Jazeera

♦ Quid de l’implication de l’État français d’après Samia Selmani ?

La Perpignanaise milite donc pour une autorité religieuse, musulmane, qui “ne peut se faire avec des imams autoproclamés“. Elle en profite pour apostropher le gouvernement :

Ce n’est pas encore gagné. Les politiques et les gouvernements doivent en faciliter la réalisation. J’ai l’impression qu’ils ont essayé et comprends que ce soit compliqué. Mais cela fait des années que cette demande existe. Quelqu’un doit prendre ce chantier à bras-le-corps !“.

Aujourd’hui, l’instance officielle est le Conseil français du culte musulman (CFCM), créé en 2003, par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy. Officiellement présenté comme association de loi 1901, ce conseil est composé de grandes mosquées et de fédérations signataires.

Samia Selmani de préciser : “Sarkozy n’a pas sollicité les bonnes personnes. Je pense notamment à Mohamed Sifaoui*. C’est un intellectuel, et malgré tout, il est complètement été mis au ban de la démarche. Il est même menacé. Alors oui, oui c’est compliqué, mais pour moi, le gouvernement doit faire pression. Peut-être, devrait-il revenir à l’échelle locale, avec les préfectures ?

Et la présidente de l’AIR 66 d’informer : “Il y a chaque année une à deux réunions des représentants musulmans au niveau départemental. C’est un échange avec le Préfet. Ce dernier doit avoir le courage de trancher ; et pour le moment, rien n’a été tranché“. Puis de conclure : “Cette population a envie de se structurer. Elle a envie d’une union“.

Déplacement Nicolas Sarkozy Gérard Darmanin centre de documentation Algérie française à Perpignan
Déplacement Nicolas Sarkozy Gérard Darmanin au centre de documentation Algérie française à Perpignan

♦ Macron pour une école et une charte des imams

La création d’un Conseil National des Imams est en cours. Initié par le président Macron, le CFCM a validé la proposition, comme le relevait France Info en novembre. Le CFCM a pour responsabilité, notamment – et en plus d’en avoir l’entière dépendance – l’élaboration “d’un référentiel de formation des imams, dans les six mois à venir“.

Cette nouvelle instance fait écho au projet de loi dit “Séparatisme” rebaptisé projet de loi pour “La défense des valeurs républicaines”. Dans ce sens, une charte des imams doit être présentée au ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin ces prochains jours. Rédigé en collaboration entre l’exécutif, et le CFCM, le texte a pour ambition : “De faire appliquer les valeurs de la République, de Libérer l’Islam, en France, des influences étrangères et de mettre fin au système des imams détachés“.

Mais certaines langues se délient, comme celle de l’ex vice-président du CFCM lui-même, Fouad Alaoui. Ce dernier, dans une tribune publiée dans Le Monde, s’inquiète “de la précipitation avec laquelle le gouvernement met en place cette nouvelle instance, et rappelle des points de vigilance”. Les critiques fusent à l’encontre de la charte, et dénoncent “un guide de prêt à penser”, comme le souligne Médiapart.

Kahina Bahloul, imame à paris, conforte notamment – dans une interview donnée à France 24 – les propos précédents de Samia Selmani : le manque de représentativité dans l’Islam en France. Mais aussi ses accords, et désaccords, avec le projet de loi Séparatisme, la charte et le Conseil des Imams.

* Mohamed Sifaoui est un journaliste et écrivain franco-algérien. Il est l’auteur, notamment, de “Taqiyya! Comment les Frères musulmans veulent infiltrer la France”, aux Éditions de l’Observatoire, 2019.

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