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Féministes antifas : Une nuit avec les Gisèles, qui recouvrent les Pyrénées-Orientales de collages

De grandes lettres formant des messages féministes parsèment Perpignan et ses alentours depuis quelques semaines. Derrière ces mots, les Gisèles 66, groupe de colleuses qui veut réinvestir l’espace public. Ce soir, le rendez-vous est donné à Elne, pour répondre aux récentes positions hostiles aux symboles LGBT+ du maire. Reportage.

« Repasse de la colle derrière moi, ça tient pas sur le crépi ! » Arboussols* attrape une feuille A4. Un arc-en-ciel y est tracé à la peinture. Elle plaque la feuille sur le muret devant la mairie d’Elne. Un coup de pinceau pour fixer la feuille puis les Gisèles passent à la suivante. Quelques minutes plus tard, on lit, devant l’hôtel de ville, « + d’arc-en-ciel, moins de Fortel. » Il y a quelques semaines, sur ce même bâtiment, le drapeau LGBT+ a été retiré par le maire nouvellement élu Steve Fortel. Un passage piéton arc-en-ciel avait également été repeint. Cette nuit, les Gisèles, nouveau groupe de colleuses féministes, viennent redonner des couleurs à la ville en guise de réponse au maire classé à l’extrême droite par la préfecture, ancien du Parti nationaliste français. Made in Perpignan les a suivis.

« On veut réinvestir l’espace. Ce n’est pas normal que l’on puisse supprimer des symboles comme ça. »

Armées de pinceaux, en quelques heures, elles écrivent leurs messages à travers la ville. « Elne antifa » sur la boutique du Vincoeur catalan, propriété de Steve Fortel, « + Lesbianes a Elna » et autres « + de Gisèles, – de Fortel », essaiment rapidement. Quelques passants les remarquent. « J’espère que les collages resteront un peu », confie l’une d’elles.

Après les municipales, « j’ai eu honte des résultats »

Avant de sillonner Elne, casquette vissée sur la tête, la dizaine de militante s’est retrouvée dans un appartement pour les derniers préparatifs. Des lettres sont étalées sur le sol, on s’attèle à écrire les dernières tandis que le reste sèche sur un étendoir. Bages*, Matemale*, Angoustrine*… Depuis quelques semaines, les Gisèles, chacune arborant une commune de département comme pseudonyme, collent à Perpignan et dans ses alentours. Sur leur compte Instagram, elles affichent leurs messages.

« On s’est créé à partir d’un ras-le-bol de ce qu’on entendait sur le département. De la parole sexiste, raciste, homophobe… C’était important pour nous de faire valoir notre ‘liberté d’expression’ qui est tant reprise par l’extrême droite. »

Créées il y a peu, elles visent à élargir le mouvement à travers le département. Leur nom fait référence à Gisèle Halimi, avocate franco-tunisienne, figure du féminisme et de l’anticolonialisme français et à Gisèle Pélicot, victime de viols aggravées et de la soumission chimique infligée par son mari pendant plusieurs années, qui a décidé d’ouvrir au public le procès de ses agresseurs en 2024.

Pour le groupe de militantes, les élections municipales sont un déclencheur. « J’ai eu honte des résultats », confie Jujols*. Dans les Pyrénées-Orientales, plusieurs villes sont conquises par le Rassemblement national, ou, comme dans le cas de Steve Fortel, par des candidats d’extrême droite. « À Perpignan, c’était déjà le RN, mais là, voir le maire Louis Aliot réélu dès le premier tour. Ça fait un choc. » Pour elles, le vote ne doit pas occulter un rejet de l’extrême droite par une partie de la population. « On a l’impression d’être devenus marginaux, admet Argelès. Mais on veut aussi montrer que ces villes n’appartiennent pas qu’aux fachos. » Ainsi, plusieurs de leurs messages font directement référence aux politiques en place. « + de boss lady’s dans nos mairies » posté il y a quelques semaines, ou encore « Aliot c’est pas le S, c’est la hess » plus récemment.

Catalanité, transidentité, antiracisme… Un féminisme intersectionnel

« On tente de faire rire, de faire des références à la pop culture. Une grosse partie de nos discussions sur les messages consiste à ne pas être vieilles », rit l’une d’elles. Les Gisèles se sont pourtant mises d’accord sur une posture militante : l’intersectionnalité. « On veut que nos messages soient aussi un soutien à la lutte LGBT+, à l’antiracisme, au droit des étrangers, au catalanisme. Partout où il y a des dominations. »

Cette question est au cœur de l’histoire des collages féministes au niveau national. Nés entre 2015 et 2020, ils sont d’abord portés par Marguerite Stern, militante d’extrême droite. C’est Collioure*, la BD Nous sommes les voix de celles qui n’en ont plus dans les mains qui le rappelle. Au fil des années, les collectifs de collage à travers le pays se désolidarisent de leur initiatrice, notamment après des positions transphobes régulières de sa part. Les Gisèles font partie de ces nouveaux collectifs, 5 ans après la première vague de collage.

« C’est par exemple important pour nous d’aller écrire Estrangeres Benvingudes, et de le faire en catalan. Tout comme de réagir à la suppression des symboles LBGT+ à Elne. »

Ce soir-là d’ailleurs, elles collent des arcs-en-ciel sur un passage piéton. En réponse directe à celui qui a été repeint en même temps que le drapeau décroché.

Bande de filles

« En voyant ce qui se passait sur le territoire, on ressentait de la frustration, et un sentiment d’impuissance. Les collages, ça permet aussi de dépasser ça. » Dans la nuit des rues d’Elne, le groupe se soude. « Souvent cela surprend un peu de voir un groupe de meufs traîner la nuit, les passants n’ont pas l’habitude. C’est aussi comme ça qu’on se réapproprie aussi l’espace public. » À plusieurs, elles luttent contre un sentiment de vulnérabilité. S’arrêtant de temps en temps devant un mur. Premier coup de pinceau. L’excitation monte avec l’adrénaline dans le groupe. Une photo pour les réseaux sociaux, puis elles repartent dans un soupir général de soulagement. « C’est un sentiment incroyable. La dernière fois, on n’arrivait pas à s’endormir en rentrant, on était euphoriques. »

Une énergie qui n’exclut pas la crainte. « Le fait d’être un groupe de filles signifie qu’on peut aussi être très vite repérées. » Alors qu’elles affichent un message, une voiture passe. Repasse. Elle s’approche. Le groupe prend la fuite en entendant des portes claquées. Les automobilistes n’insistent pas. 15 min plus tard, les colleuses retournent finir leur message. Le groupe en est conscient, la technique ne fait pas l’unanimité. Ces collages sont souvent considérés « dégradations légères » passibles d’une contravention par le Code pénal. Mais pour les Gisèles, c’est aussi un moyen d’activisme non violent offrant de la visibilité.

« Gravé dans la roche »

Une tribune malgré tout éphémère. Le groupe repasse en voiture devant un message. En moins d’une heure, lettres par lettres « Jeune demoiselle ne recherche pas un mec Fortel » a été arraché du muret. « Ils n’ont même pas dû galérer, la colle n’avait pas séché », se désole Espousouille*. Heureusement, les photos feront vivre le collage dès le lendemain sur les réseaux sociaux. La voiture repart. Dans les enceintes résonnent les paroles du groupe Sniper. « Pour nos familles et pour nos proches, c’est / gravé dans la roche. »

*Les noms utilisés dans cet article sont des pseudos

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