Nicolas Berjoan | Les grands entretiens politiques des Régionales en Pyrénées-Orientales

Nicolas Berjoan © Idhir Baha

Dans le cadre des élections régionales qui se tiendront les 20 et 27 juin prochain, Made In Perpignan vous propose les interviews des porteurs de listes dans les Pyrénées-Orientales. Aujourd’hui, Nicolas Berjoan pour la liste aux couleurs d’Antoine Maurice. Ce dernier est co-président du groupe d’opposition municipale Archipel Citoyen à Toulouse ; et candidat arrivé deuxième aux dernières Municipales de la ville rose.

Une liste d’Europe-Écologie Les Verts, baptisée “L’Occitanie Naturellement” et soutenue par Génération.s, Cap Écologie, Régions et peuples solidaires, Génération Écologie, Mouvement écologiste indépendant, Cap 21 et Alliance écologiste indépendante.

♦ Nicolas Berjoan, pourriez-vous nous rappeler votre parcours ? 

Le département est mon pays. Je suis catalan. Un produit local, d’un père de Prades qui travaillait au four solaire d’Odeillo, et d’une mère d’Espira-de-l’Agly qui travaillait à la Perle Cerdane d’Osséja. J’ai grandi à Osséja, puis j’ai fait mon lycée à Prades, avant de partir faire mes études. Sciences Po Aix-en-Provence, puis l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, puis j’ai passé les concours de l’enseignement. Je suis devenu agrégé d’histoire à Lyon. J’ai fait une carrière universitaire. Après deux ans à Barcelone au service de l’École des hautes études hispaniques et ibériques, je suis revenu dans le département dix-huit ans après mon départ. Je suis aujourd’hui enseignant d’histoire politique à l’université de Perpignan.

Nicolas Berjoan © Idhir Baha
Nicolas Berjoan © Idhir Baha

♦ Qu’avez-vous retenu de cette parenthèse barcelonaise ?  

Il y avait une volonté pour sortir les étudiants et les chercheurs de Madrid, et leur permettre de résider dans des antennes de différents grands pôles de la péninsule, où sont les archives des lieux de pouvoir. À Lisbonne ou Séville par exemple. Comme je suis catalanophone, je me suis occupé de celle de Barcelone. J’en garde des bons souvenirs.

Je tiens à rester Barcelone. Je suis Barcelone. C’est une ville qui m’a donné tellement d’énergie, tellement de satisfaction humaine, tellement de leçons de vie.

Sur le plan politique, je considère que la Catalogne est une minorité nationale. Et qu’elle doit être reconnue comme telle ; et son statut doit être adapté à cette réalité. Soit qu’on lui donne une autonomie qui la satisfasse, soit qu’on lui permette de choisir son avenir politique. Mais ce qui m’inspire, c’est son énergie, sa créativité politique. Le champ politique catalan a un coup d’avance sur celui de la France. Il est complètement pulvérisé.

Barcelone circulation Ramblas

♦ Quid de votre parcours politique ?

J’ai toujours eu un tempérament politique. J’ai découvert certains aspects de la politique qui m’ont dégoûté. Oui au droit, non à la morale. Il y a des verbiages perpétuels, des gens qui expliquent aux autres comment s’en sortir, sans jamais réfléchir. La morale ne doit pas primer sur le politique. Lors de l’élection présidentielle qui va mener Nicolas Sarkozy au pouvoir, je commençais à sentir qu’il y avait une pulsion droitière dans notre pays.

La droite utilise ce climat, cette pulsion sécuritaire. J’observe l’abolition d’un certain nombre de principes de la droite classique : le libéralisme notamment. Que je ne récuse pas, au contraire, je suis moi-même un libéral. Mais j’ai commencé à voir que les libertés publiques allaient être attaquées et c’est ce qui m’a fait entrer en politique.

Pendant ces Présidentielles, Eva Joly voulait transformer le défilé du 14 juillet en un défilé civique, si elle arrivait au pouvoir. J’étais parfaitement d’accord avec cette idée. François Fillon lui a répondu qu’elle n’avait rien compris à la France. Un cap avait encore été passé, pour moi, avec des discours qui étaient d’extrême droite. C’était la goutte d’eau. Après les années Sarkozy, je me suis dit qu’il n’ y avait plus de limites ; et je me suis engagé chez Les Verts.

Nicolas Berjoan © Idhir Baha
Nicolas Berjoan © Idhir Baha

♦ Pour en revenir à votre propre parcours en politique ?

J’ai rapidement été secrétaire du groupe local d’Aix-en-Provence. J’y suis resté deux ans avant de partir à Barcelone. J’y ai organisé les campagnes législatives et municipales. Puis je suis devenu secrétaire départemental des Pyrénées-Orientales, avec qui nous avons beaucoup préparé les Municipales 2020 de Perpignan. Ma première grande candidature a été pour la mairie de Prades cette même année.

À Perpignan, nous n’avons jamais cru à la victoire de la gauche en 2020. Il y a des rapports de force que l’on ne peut pas éviter en politique. Il peut y avoir des surprises, mais trop rarement des miracles. Nous savions bien que Perpignan était une ville de droite. Rongée par l’apathie et le clientélisme. Et c’est là où est l’exploit de Jean-Marc Pujol : il a réussi à décevoir, malgré le fait qu’il avait toutes les manettes en main.

Nous savions que les seules forces actives et de gauche, de Perpignan, étaient des associatifs et des gens dispersés. On a essayé de rassembler, à la barcelonaise, via une plateforme civique qui s’appelait Nous Perpignan. Mais nous avons été pris dans des feux croisés, et dans, aussi, notre naïveté. Beaucoup de gens n’ont pas été capables de supporter la dureté du jeu politique local. Et finalement cette initiative s’est dissoute. À ce moment-là, j’avais d’autres sollicitations à Prades, où Jean Castex pouvait se présenter sans même avoir de concurrents. En voyant cette situation, dans la ville où vie ma famille, j’y suis allé.

Elections municipales 1er tour Perpignan Illustrations © Arnaud Le Vu / MiP
Elections municipales 1er tour Perpignan Illustrations © Arnaud Le Vu / MiP

♦ Quel est le programme d’Antoine Maurice ? 

De manière participative via la plateforme Occitanie Naturellement. C’est un programme qui a été réfléchi pendant six mois et en quatre volets : la santé,  l’associatif, les territoires et l’économie. Il a été définitivement arrêté récemment.  

Le tourisme va être profondément affecté par le changement climatique. Il l’est déjà. Nous étions récemment à Font-Romeu avec le maire. Il nous expliquait tous les efforts qui sont en train d’être faits pour anticiper le dérèglement des saisons, et pour que les domaines skiables survivent. En montagne, les professionnels du tourisme sont d’ores et déjà confrontés à la baisse de l’enneigement. C’est quelque chose qui va s’accroître. Comment occuper les touristes en dehors du ski ? De même sur le littoral. Les stations balnéaires risquent de pâtir fortement de la montée des eaux. Les étés vont devenir extrêmement chauds, et on ne sait pas comment les populations vont s’adapter.

Il faut anticiper, disperser et alléger les masses touristiques. Les ressources ne pourront plus les soutenir. Il est urgent d’inventer un modèle de tourisme à la fois écologique, et plus étalé sur l’année, pour avoir moins de masse. On a beaucoup de mal à traiter les déchets produits en haute-saison. Sur le territoire, il faut des structures plus petites, des activités plus proches de la nature, moins dispendieuses en carbone.

Il faut promouvoir le site naturel, il faut voir les choses qui existent déjà, et qui sont gratuites ; notamment les sentiers de randonnée. Il faut inventer d’autres activités en réflexion avec les acteurs concernés.

Antoine Maurice © Thomas Biarneix
Antoine Maurice © Thomas Biarneix

♦ Quelles sont vos propositions sur le volet transport et plus particulièrement le ferroviaire ?

Nous pensons que la LGV Toulouse-Bordeaux n’est pas opportune. C’est un investissement trop coûteux par rapport à la potentielle demi-heure gagnée entre les deux villes. Nous reprochons à Carole Delga, et à Jean Castex, que les millions d’euros du plan de relance paraissent avoir été attribués à certains projets, et ce, sans grande discussion en amont. Sont-ils dépensés de manière bien réfléchie ? Ne sont-ils pas dépensés dans des opérations électorales ?  Est-ce qu’on a réalisé une réflexion sur les besoins réels de déplacement dans la vallée de la Garonne ? Est-ce que les habitants de Toulouse ont besoin de gagner 30 minutes pour aller à Bordeaux ? Nous désirons davantage de réflexion sur les transports de proximité. 

Perpignan semble l’attendre tel un miracle qui fasse décoller la ville. La ville se meurt et n’attendrait que ça pour prendre son envol. Bien sûr, ce n’est pas vrai. Perpignan n’est pas une ville très mal desservie aujourd’hui. Il y a un aéroport et il y a déjà un TGV qui pousse jusqu’à Barcelone. 

Nous sommes d’accord pour une LGV le long du corridor méditerranéen, mais nous ferons en sorte que ce soit une ligne mixte, passager et fret.

Aujourd’hui, le rail doit être l’un des outils pour réduire le transport routier. L’accroissement du transport routier et ses prévisions sont-elles qu’il faudra doubler la A9 dans un avenir proche.

Idem pour les petites dessertes : un grand nombre des métropoles de la région a besoin de relations entre elles, bien sûr ; mais aussi et surtout de relations avec leurs territoires de proximité. Cela devrait passer par des moyens propres, ou moins carbonés, et le train a toute sa place. Le TGV peut être une breloque qui fait plaisir à montrer par les politiques. Il faut arrêter de penser via de grands projets promotionnels. Ils peuvent faire plaisir aux élus. Ils peuvent donner l’impression d’avoir fait quelque chose de grand, et ça peut flatter les ego, cela peut faire illusion auprès de leur électorat. Mais ce n’est plus la bonne manière de penser les choses.

Nous voulons davantage de trains du quotidien. Nous voulons penser long terme. Et ça passe par des investissements.

04/05/2021, Perpignan, France, Antoine Maurice affichage libre © Arnaud Le Vu / MiP

♦ “Les élus catalans à la frontière nous ont proposé plusieurs pistes de réflexions”

Il n’y a pas eu de discussion avec les opérateurs SNCF pour que les lignes qui relient les deux côtés de la frontière – Figueras, Gérone et tout l’Empordà, jusqu’au Roussillon – soient utilisables par des usagers du quotidien. Nous pouvons réfléchir à un TER International. Comment font-ils ces travailleurs transfrontaliers sans prendre leur voiture ? Je ne prétends pas, comme les catalanistes des années 60 par exemple, qu’il y ait des gisements d’emploi ; mais je pense que c’est un choix à creuser pour le bien-être et le rapprochement des populations. Car nous avons aussi un riche patrimoine commun à valoriser.

Ces élus catalans nous ont proposé de travailler, par exemple, à la valorisation patrimoniale et économique de la forêt méditerranéenne. Elle est menacée par le changement climatique. Mais elle porte naissance à une flore autochtone qui semblerait résister. Elle est aussi intéressante sous le prisme économique. Je pense à des projets d’exploitation et de transformation de produits de qualité. Notamment le liège. Il faudrait mettre en relation les régions qui ont déjà exploité cette ressource, pour générer une marque touristique, ou un échange culturel. Nous avons parlé avec les acteurs de cette forêt méditerranéenne, et c’est quelque chose qui ne se fait guère dans notre région, aujourd’hui. Il y a un vrai manque de volonté politique. Et il n’y a ni connaissance, ni sensibilité à ce sujet.

Col de Ouillat Albères frontière France Espagne

♦ Carole Delga reste la candidate gagnante dans les derniers sondages. Quel est votre plan pour le second tour ?

Nous nous battons pour le premier tour. Je pense que les derniers sondages réalisés en mars ne sont pas forcément fiables. Non pas parce qu’ils nous mettent quatrième, mais parce que la mise en campagne de ces Régionales a été très longue ; du fait des contraintes actuelles. Il est évident, cependant, que Carole Delga bénéficie du contexte : il n’y a pas beaucoup de propositions de politiques qui sont audibles, mise à part la peur du Front National.  

Notre objectif est de faire comprendre aux citoyens que sans nous, sans l’écologie politique, il n’y aura pas d’autres histoires. Il y aura la gestion des intérêts habituels, qui ne répondent pas aux défis de demain : ce n’est pas en poussant vers Occitanie 2050 que Carole Delga y répondra.

Parce que l’énergie, il faut en consommer moins, et non pas en produire plus. On ne fait pas non plus dans l’écologie si on est pour l’autoroute Toulouse-Castres. Aujourd’hui, il faut prendre des mesures plus fortes pour demain. Pour le deuxième tour, nous prendrons nos décisions en responsabilité. Nous sommes insolubles. Nous savons avec qui nous pouvons travailler, et avec qui nous ne pouvons pas.

Nicolas Berjoan © Idhir Baha
Nicolas Berjoan © Idhir Baha

♦ Vous vous êtes déplacés, avec Antoine Maurice, à l’Hôtel de La Cigale de Perpignan. Quelle est votre position à l’égard de l’accueil des migrants ? Voteriez-vous une subvention pour l’ONG SOS Méditerranée par exemple

Antoine Maurice propose quelque chose de révolutionnaire, et pourtant si simple, dans le domaine de la subvention publique pour les associations. Nous voulons sortir de la culture du clientélisme et de l’appel à projet. Le clientélisme rend les gens dépendants et l’appel à projet est chronophage et énergivore. Nous voulons sanctuariser les associations pour que les bénévoles, qui sont tellement sollicités ailleurs, puissent se consacrer à leurs tâches, et non aux papiers. De par cette réflexion, nous n’avons pas besoin d’avoir un discours spécifique envers SOS Méditerranée.

Nous considérons que les gens ne quittent pas leur maison par plaisir. Ils ne sont pas des touristes, mais des gens qui sont en prise avec la faim et le danger. Quand on voit ce qui peut se passer à Perpignan, on imagine très bien ce qu’il se passe dans des régions du monde encore plus pauvres. Face à des situations dramatiques, ces gens tentent leur chance pour sauver leur peau, ou pour avoir un meilleur avenir. Pour nous, la meilleure des situations serait de les aider là où ils sont : il faut des politiques de co-développement. 

Nous voulons que les pays et les collectivités territoriales riches, aident les pays les plus pauvres à développer leurs activités locales.

Il faut prêter attention à ce qu’on peut faire ensemble et là-bas. Notre région doit nouer des relations. Le partage des richesses ne se fait pas suffisamment. La pauvreté et la misère climatique s’accroissent dans le monde. Cela va avoir des répercussions sur notre propre vie. Mais malheureusement, lorsqu’on pense question migratoire, on pense à la sécurité. Mais, et c’est le cas à Perpignan, la genèse de l’insécurité est la misère qui amène au désespoir. Bien sûr qu’il faut protéger les populations. Les administrés doivent se sentir en sécurité. Mais pour se faire, il faut aussi les aider.

02/08/2019, Pia, France, Stand SOS Méditerranée Frest In Pia © Arnaud Le Vu / MiP
02/08/2019, Pia, France, Stand SOS Méditerranée Fest In Pia © Arnaud Le Vu / MiP

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